Lettre pour Steven Spielberg
Lettre ouverte de Alice Lubinski Cordier à Steven Spielberg
“"Mes petites polonaises"”
16 février 2021,
Bonjour Steven Spielberg,
Je suis née juive en août 1938 à Paris de parents polonais (en réalité d'origine Allemande pour mon grand-père, Russe pour ma grand-mère). Famille massacrée. 3 garçons survivants immigrés aux Etats-Unis, une petite fille (ma mère) arrivant en France pour, elle aussi repartir aux Etats-Unis, mais finalement restée à Paris pour notre malheur.
Vous trouverez ici mon récit que j'aimerais être mon témoignage.
Alice Lubinski Cordier courrieralice@####.com
Avant-Propos :
Ce texte est une partie d'un témoignage en même temps que des remembrances de ma petite enfance. Mon but initial était de montrer comment, quand on n'est pas encore construit, une enfance déroutée de son milieu d'origine peut, en refoulant l'identité profonde, modifier le déroulement de toute une vie et imprimer des difficultés indélébiles, même si cette enfance a été protégée et permis la survie et a évité une situation encore plus dramatique.
Le dit et le non-dit :
J'ai cependant été tellement marquée par cette vie et cette éducation qui était si éloignée, à tous points de vue, du milieu de mes origines, qu'il m'est difficile, dans un premier temps, d'aller plus loin dans l'analyse en profondeur qui est du domaine des professionnels J'ai donc pris le parti de décrire simplement ma vie de l'époque, en laissant à chacun la liberté de deviner le ressenti, les conséquences induites et l'émotion au-delà de la surface.
Voici donc comment j'ai vécu les toutes premières années de ma vie.
Je suis, restée 7 ans dans ma famille d'accueil, y suis retournée plusieurs fois, en ai reçu les membres à Paris ensuite et garde toujours des liens très serrés avec celle que je considère comme ma soeur.
Essai de deuxième partie :
Comme je l'ai dit dans mon avant-propos, j'ai été élevée dans des règles qui étaient très loin de celles de mon univers originel, je me suis trouvée dans un environnement complètement différent du mien, privée de père et de mère dans ma toute petite enfance, bien avant d'être construite. Ce qui veut dire que les règles dans lesquelles jʼai été élevée et dont j'ai été imprégnée ont été celles non seulement par le milieu rural de l'époque, mais aussi par les circonstances puisque le pivot central était la guerre. Tout cela s'est télescopé plus tard, amenant à un déséquilibre profond et à une confrontation permanente personnalité profonde/personnalité de substitution, cette dernière ayant toujours pris le pas sur la première, sans jamais donner la possibilité à la structure réelle sous-jacente de se développer. Avec pour conséquence, un sentiment de frustration intériorisée, mais aussi dʼinsécurité permanente. Ce sentiment de frustration et d'inhibition, je n'avais pas conscience de son origine, mais je réalise maintenant, seulement maintenant qu'il m'a gênée toute ma vie, comme si une autre personnalité sʻétait plaquée sur la personnalité originelle. Une énorme timidité, un énorme poids m'ont toujours empêchée de faire ce que je voulais faire. Ma spontanéité naturelle a été contrariée, anesthésiée, remplacée par une inhibition et la peur de montrer ma vraie nature. Mon "nom de guerre" qui a remplacé mon nom de naissance a là aussi sûrement participé à ce phénomène.
Il a résulté de tout cela un téléscopage entre le besoin du moment de se cacher, de devenir invisible et la nature première profonde, d'être leader, d'occuper une place au
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premier plan. Toute ma vie, ce téléscopage a provoqué insatisfaction permanente, frustations, impulsions refoulées, regrets, introspection et ressassements.
TOUT PREMIERS SOUVENIRS
Je suis assise dans un landau et ma sœur me pousse, puis lâche le guidon, ce qui me fait hurler de peur ou peut-être rire, je ne sais pas. Ma sœur a 8 ans de plus que moi et je ne dois pas être bien vieille, mais je me souviens parfaitement de cet instant.
Nos parents, juifs dʼEurope de lʼEst, ont fui la Pologne des années 30 dans lʼintention dʼémigrer aux Etats-Unis. Je ne sais pas grand-chose de mes grands-parents. Mon grand- père, né du côté allemand, était ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Ma grand-mère, elle, était née du côté russe. Mon grand-père était tombé immédiatement amoureux de ma grand-mère en la voyant un jour, assise sur une barrière. Jʼessaie de mʼimaginer la langue parlée en famille : le polonais ? lʼallemand ? le russe ? ou bien le yiddish ? probablement un peu de chacune.
Jʼai une belle photo dʼune partie de la famille : mon grand-père, petit et mince, le visage fin et dʼintelligents yeux sombres, une cigarette au bout dʼune main délicate, assis avec tout près de lui, ma mère, belle et fière. Elle devait avoir 10/12 ans. Ma grand-mère, debout derrière lui, grande, large, imposante, le visage sévère, entourée de plusieurs enfants dʼâges variés. La famille nʼest pas au complet, il y a dʼautres enfants que je ne connais pas et qui ont péri dans les camps. De ceux qui sont sur la photo, je reconnais 2 garçons, ceux qui ont fui et que je rencontrerai beaucoup plus tard, adultes, aux Etats-Unis où ils ont émigré.
Arrivés en France, nos parents se sont installés, en attente du visa pour lʼAmérique, comme beaucoup dʼémigrés polonais, 2, rue Aumaire, dans un petit appartement de 2 pièces au 3ème étage. Et, pour gagner leur vie, ils ont commencé à travailler « à façon », cʼest-à-dire quʼ ils cousaient à domicile les finitions de complets pour homme quʼils rapportaient de lʼatelier du fabricant dans de gros balluchons gris. Je revois parfaitement cet appartement : il y avait la machine à coudre près de la fenêtre, un canapé lit dans la petite salle à vivre, une toute petite cuisine et la chambre à coucher. Ma grande sœur, qui a 8 ans de plus que moi, allait à lʼécole juste à côté, rue des Vertus. Je nʼai quʼune image de mon père : il est assis et je suis sur ses genoux ; je peigne ses rares cheveux avec un petit peigne que jʼai pris dans sa poche haute ; il sourit. « comment je vais me coiffer si je nʼai plus de peigne » me dit-il, « tu tʼen achèteras un autre » ; je zozote, il rit. Je nʼai pas encore 3 ans. Ce souvenir est tout ce quʼil me reste de lui. Quelques jours après, deux miliciens frappent à la porte de notre petit appartement – je les revois debout devant la porte de lʼappartement, portant imperméables et chapeaux . Ils nʼentrent pas, mais emmènent mon père pour « vérification dʼidentité ». Papa ne comprend pas, mais confiant, les suit. Nous ne le reverrons plus. Ma sœur me confiera cinquante ans plus tard que, dégringolant les escaliers avec un thermos rempli de café bien chaud que Maman avait préparé à la hâte, elle lʼa vu assis à lʼarrière dʼun camion, menotté, son pardessus jeté sur les bracelets dʼacier . Le choc sera irréversible
pour ma soeur, la laissant avec une blessure profonde qui ne se refermera jamais. Elle ne s'épanouira pas et ne développera ses beaux talents. Comme si toutes ses capacités s'étaient à ce moment-là subitement atrophiées.
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TOUT BASCULE
Maman ne porte pas lʼétoile jaune et elle est inquiète : elle a dû me récupérer déjà une fois au commissariat, où jʼavais été amenée par notre concierge à qui elle mʼavait confiée quelques instants pour aller faire une course. Un après-midi dʼété, il fait chaud, je fais la sieste dans le grand lit de la chambre ; Maman vient me réveiller, mʼenfile un petit maillot de corps blanc sur ma culotte, me prend dans ses bras et sʼapproche doucement de la fenêtre qui donne sur la rue : deux hommes la traversent et se dirigent vers lʼentrée de lʼimmeuble. Les mêmes imperméables, les mêmes chapeaux. Maman, me portant toujours dans ses bras, sort sur le palier et écoute : des bruits de voix dʼhommes entrecoupés par la voix de la concierge, puis des pas dans lʼescalier. Il nʼy a quʼune issue : monter au dernier étage, sʼéloigner au plus vite de ces pas qui résonnent à notre poursuite. Maman monte sans bruit, lʼoreille tendue. Nous arrivons au 6ème, lʼétage des « chambres de bonne » comme on les appelait à lʼépoque. Elles sont vides pour la plupart. Maman entre dans lʼune dʼelles : elle est nue, excepté une armoire que je revois encore, avec un compartiment haut à miroir et des tiroirs. Maman ouvre la porte du compartiment, me dépose à lʼintérieur en mettant un doigt sur ses lèvres et en me disant de ne pas bouger, de ne pas parler, de ne pas faire de bruit. Je me retrouve dans le noir complet, jʼai peur, je ne respire plus. Point de départ crucial de mes difficultés. Plus tard, beaucoup plus tard, jʼapprendrai que Maman sʼest mise juste derrière la porte de la chambre et quʼelle lʼa laissée ouverte. Les deux hommes, arrivés sur notre palier et ayant frappé à la porte de notre appartement sans réponse, ont penché leur tête dans la cage dʼescalier, consultant du regard la concierge qui leur confirme notre présence dʼun doigt levé. Ils entament donc lʼascension de lʼescalier et arrivent au dernier étage. Là, ils examinent systématiquement toutes les chambres. Arrivés devant notre cache, ils balaient du regard la pièce vide. Nʼy pénètrent pas, repartent.
Maman a compris le danger. Elle sait que nous avons échappé une fois, mais que la chance ne se renouvellera pas. Elle ne perd pas de temps et nous emmènera, ma sœur et moi, passer la ligne de démarcation pour aller en zone libre. Je nʼai pas de détails sur ce voyage, sauf que Maman me portait dans ses bras, que jʼavais soif, que nous nʼavions rien à boire que quelques grains de raisin. Maman a raconté plus tard sʼêtre trouvée nez à nez avec un soldat allemand à cheval et qui, alors quʼelle croyait tout perdu, lʼavait regardée et lui avait crié : «Schnell, schnell », en lui faisant signe de passer.
Nous sommes arrivés à St Gengoux par hasard, petit village de Bourgogne, chef-lieu de la commune, où le Chanoine du Troncy, prêtre de lʼéglise, nous a pris sous sa protection, nous procurant de faux papiers. Maman était censée être née à Blida en Algérie à cause de son accent polonais ; elle roulait les « r » et cela pouvait passer pour la façon de parler algérienne. Moi je suis devenue Alice Marie Adine Martin. Il mʼa fallu un bout de temps pour assimiler cette nouvelle identité et répondre de façon naturelle à la question que lʼon me posait fréquemment, pour vérifier que ma langue ne fourchait pas à la question piège : « comment tu tʼappelles ? ». On a dû me faire répéter plusieurs fois.
SAINT-GENGOUX
St Gengoux le National nʼétait pas, comme je lʼai cru pendant longtemps, une plaque tournante. Notre prise en charge a été une initiative personnelle du Chanoine qui nous a
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fourni de faux papiers, a envoyé Maman à Lyon chez des amis ou peut-être même dans sa famille, je ne sais pas, pour trouver du travail – il fallait gagner sa vie - avec ma sœur qui devait trouver une école à son niveau. Quant à moi, lʼécole des sœurs de St Gengoux, avec ses 3 sections me convenaient très bien puisque je nʼétais pas encore scolarisée – jʼavais 3 ans.
Cʼest ainsi que jʼai commencé mon enfance, dans une famille dʼaccueil, privée de mon père dont nous nʼavions aucune nouvelle, et aussi privée de ma mère que je voyais seulement de temps en temps, lorsquʼelle pouvait venir de Lyon à vélo. Maman nʼa appris le sort de Papa quʼà la fin de la guerre, par des témoignages directs de survivants revenus des camps de concentration, une photo épouvantable sur laquelle je suis tombée plus tard par hasard en fouillant dans une grande boîte qui contenaient des photos familiales, et aussi par une lettre écrite par mon père à maman pendant son transfert de Drancy, où il a été détenu quelques jours, à Auschwitz, sur un papier gras quʼil avait trouvé dans le fourgon qui lʼemmenait, une lettre quʼil a jetée par la fenêtre, comme on jette une bouteille à la mer, et qui a été ramassée, passée de mains n mains et qui est miraculeusement parvenue à sa destinataire. La lettre parlait dʼespoir et de courage et faisait venir les larmes aux yeux de Maman chaque fois quʼelle la lisait.
A St Gengoux, je commençai une nouvelle vie avec, pour compagne, la fille du couple à qui le chanoine mʼavait confiée. Le couple, Adine et Louis Colette, tenait une auberge qui servait de lieu de réunion pour les « maquisards ». Denise avait exactement le même âge que moi et nous ne nous quittions pas. La maison était située sur la place du village ; bien quʼil y ait une entrée principale, on utilisait toujours la porte de la cuisine pour y pénétrer. De là, sur la gauche, il y avait la salle à manger avec lʼhorloge à balancier qui égrenait les secondes et sonnait tous les quarts dʼheure, le poêle, le piano noir et le petit meuble à couture posé près dʼune des fenêtres côté rue et que ne quittait pas la Mémé Colette, la mère de Louis Colette, qui vivait avec nous et qui, outre la couture et le ravaudage, se chargeait de nous faire faire nos devoirs et nos prières. La salle à manger sʼouvrait de lʼautre côté sur une terrasse dʼoù partait une volée dʼescaliers qui menait à un jardin de fleurs et qui était le point de départ de nos jeux de « Reine » et de « Princesse ». Nous montions par un escalier extérieur, au grenier où nous dénichions de vieux vêtements dans les malles, puis redescendions, vêtues des robes longues dʼautrefois, parader au milieu des fleurs. Entre le rez-de-chaussée et le grenier, il y avait un étage de chambres et à une extrémité de la terrasse, un autre escalier extérieur qui donnait à une toute petite chambre rose où nous avions petite tables, chaises et vaisselle de poupée.
Le chanoine du Troncy avait pris lʼinitiative de baptiser « ses petites polonaises », comme il nous appelait, ma sœur et moi. Il aimait beaucoup ma sœur Annette et veillait à son éducation en lui donnant des conseils de lecture. Jʼavais comme Parrain et Marraine le couple chez qui jʼhabitais. Et tous les dimanche, Denise et moi allions - la mémé Colette y veillait - à la messe en nous tenant par la main. Quelquefois, nous étions en retard ; il fallait alors entrer par la grande porte qui sʼouvrait avec de longs grincements, et parcourir lʼallée dans le silence soudain installé de lʼéglise. Car notre curé sʼarrêtait alors de prêcher et nous regardait dʼun œil sévère avancer dans lʼallée centrale, tremblantes, la main dans la main, et nous installer à nos places, juste devant lui, avant de reprendre son sermon. Mais notre calvaire nʼétait pas terminé, il fallait ensuite aller le retrouver dans la sacristie et justifier notre retard sous son regard bleu clair. Ce regard bleu, calme, inquisiteur et bienveillant à la fois, qui mʼavait tant intimidée quand nous avions été nous confesser. Toute notre classe enfantine - je ne sais comment et pourquoi – avait dû aller « à la confession de fin d'année" « pour confesser nos péchés », nous avait-on dit. Quʼavais-je à me confesser ? le mot était nouveau pour moi, je nʼavais aucune idée de ce quʼétait un
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péché, alors me râclant la cervelle et pour faire plaisir à ce prêtre dont les yeux clairs me subjuguaient, jʼavais fini par annoncer « un vol de fraises ». Sommée de mʼexpliquer, jʼavais indiqué que je mʼétais baissée, sans y être invitée, pour goûter une fraise dans le verger du presbytère.
Jʼallais à lʼEcole religieuse qui disposait, à côté du Presbytère, de 3 classes : petite, moyenne et grande section. Il y avait une cour et, dans cette cour, un bâtiment en bois qui abritait des toilettes en plein air où nous nʼallions que pris dʼun besoin pressant. Dʼautant plus quʼen ces temps de guerre, cʼétait notre maîtresse qui gérait le stock papier (journaux) et quʼil fallait – honte et désespoir – annoncer à voix haute si cʼétait pour "la petite commission » ou « la grosse commission » !
Nous allions en promenade, en rang deux par deux, et ne manquions pas de croiser les garçons de lʼécole laïque. Les Sœurs nous faisaient alors la leçon et nous rappelaient que nous ne devions sous aucun prétexte répondre aux attaques verbales des gamins qui nous lançaient au passage des « crôa » ironiques. Je nʼavais aucune idée de la signification de cette onomatopée, je trouvais ça curieux, mais passais, comme mes petites camarades, en silence, la tête haute et le regard au loin, devant cette troupe de gamins railleurs. Comme les Soeurs nous l'avaient enseigné.
A part lʼenseignement scolaire, nous avions un enseignement musical avec des leçons de piano et, à partir de la moyenne section, des classes de couture pendant lesquelles nous nous passions de mains en mains un livre dont nous lisions chacune un chapitre à voix haute. Je travaillais bien à lʼécole et savais lire dès lʼâge de 4 ans. Jʼaimais bien lire et, de retour à la maison, je mʼinstallais sur une chaise à côté des fourneaux de la cuisine, mon livre ouvert sur mes genoux.
Je mangeais peu, jʼavais du mal à mʼhabituer à la nourriture, sans doute différente de celle à laquelle jʼétais habituée à Paris. A lʼépoque, il fallait finir son assiette, quʼon aime ou quʼon nʼaime pas. Butée, je finissais souvent à la cave, au milieu des bouteilles de vin, et cela ne changeait rien au problème. Mais les pires moments étaient les petits déjeuners du matin où lʼon posait devant moi un grand bol de café au lait où traînaient des peaux de lait qui me faisaient monter la nausée et quʼil fallait néanmoins que je boive entièrement en trempant mes tartines beurrées dedans. Or, jʼétais intolérante au lactose et celui que jʼingérais le matin ne manquait pas de mʼoccasionner des dérangements intestinaux dont je souffrais tous les jours et qui avaient comme conséquence des diarrhées immédiates dont je nʼosais pas parler et que je ne contrôlais pas toujours, de jour comme de nuit. Et qui, avec mes grincements de dents, devenaient le cauchemar de ma sœur de lait qui dormait avec moi. Qui sʼen souvient encore. Quant à moi, la seule vue ou la seule odeur dʼun café au lait fait remonter en moi des dégoûts irréductibles.
Mais, à lʼépoque, on ne pouvait pas mettre sur le compte de ce bon lait de vache mes ennuis abdominaux. Nous nʼavons su que plus tard, après la guerre, que je devais ces ennuis au lactose ingéré. Je partais donc pour lʼécole écoeurée et en revenait avec un ventre douloureux. Je passais beaucoup de temps aux toilettes qui étaient, à cette époque, un trou dans une cabane au fond du jardin, sur lequel on avait construit une banquette en bois.
Nous nʼavions pas lʼeau courante et il fallait aller au bout de la rue chercher de lʼeau à la fontaine qui se trouvait devant le lavoir, lieu des lessives hebdomadaires. Les femmes du village sʼy retrouvaient pour battre le linge et échanger les nouvelles. Ce nʼest que plus
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tard que nous avons pu avoir lʼeau courante – froide, bien entendu - à la maison avec un bel évier installé à la cuisine et un beau WC installé à côté.
Cʼest à cette époque que jʼai attrapé la gale, cette plaie qui transforme le corps en un enfer de démangeaisons et dont le seul traitement est le brossage quotidien. Cʼest mon parrain qui sʼen chargeait. Jʼavais une relation forte avec mon parrain : il représentait le père et recevait toute mon affection. Je ne manquais aucune occasion dʼaller sur ses genoux et de me blottir dans ses bras. Quand il revenait des champs, je lui prenais son chapeau à large bords quʼil avait lʼhabitude dʼaccrocher sur un clou, à gauche de la porte de la cuisine et je lui sautais au cou. Cʼest lui qui exécute le supplice quotidien : je suis debout sur la table de la cuisine, nue et frigorifiée. Mon parrain, brosse à la main, va de lʼévier à la table pour effectuer la douloureuse opération. Cʼest lui aussi qui nettoie mes fréquentes souillures abdominales sans reproches.
Le partage des tâches de la maison fait que cʼest la marraine et la mémé Colette qui sʼoccupent de faire marcher la maison et lʼauberge. Le parrain sʼoccupe des terres, des vignes, des bêtes. Il est aussi agent dʼassurances et collectionne les timbres quʼil manipule délicatement avec une pince. Je lʼaccompagne parfois dans ses tournées, accrochée à lui sur le porte-bagage du vélo ; à chaque arrêt, on présente le petit vin blanc à lui comme à moi, sans égard pour mon jeune âge – nous sommes en Bourgogne ; il mʼest arrivé une fois dʼen boire une goutte, provoquant un retour joyeux, assise sur le porte-bagage arrière du vélo du Parrain.
Denise et moi somme comme deux sœurs – nous avons le même âge à quelques mois près – et nous ne nous quittons pas. Nous faisons tout ensemble et nous faisons gronder et bousculer ensemble. Il faut dire que le travail ne manque pas et que la Marraine a fort à faire. Il faut dire aussi que lʼéducation des fillettes suivait à lʼépoque des règles strictes. Nous devions ainsi avoir toujours les poings sur la table et parler seulement quand on nous adressait la parole. Nous ne participions en aucun cas à la vie des adultes, nous avions nos vies de petites filles, bien séparées de celle des adultes, chacune étant imperméable à lʼautre. La Marraine nous avait donné des surnoms : la pleurnicharde, cʼétait Denise et moi lʼempotée. La Marraine était une femme active et énergique et nʼavait pas beaucoup de patience.
Moi, jʼétais pathologiquement timide, avec de grands coups dʼaudace qui aboutissaient inéluctablement à de grosses bêtises. Denise, elle, fondait en larmes à la moindre gronderie. Ces surnoms nous allaient comme un gant.
Jʼai dit que nous ne nous quittions pas. Nous allions donc ensemble aux toilettes et « nous nous tenions la porte «. Quand les toilettes étaient dans le jardin, il nʼy avait pas de porte, donc pas de problème. Quand le progrès de lʼeau courante a fait que des toilettes toutes neuves avec siège de faïence aient été installées à lʼintérieur de la maison, en cas de besoin, lʼune allait chercher lʼautre qui nʼétait généralement pas bien loin. Un jour, nous avons décidé dʼentrer toutes les deux dans le lieu et de pousser le verrou pour faire comme les grands. Le fermer a été un jeu dʼenfant, mais lʼouvrir, impossible malgré différentes manœuvres. Craignant la colère des adultes, nous sommes restées silencieuses et effrayées, ne sachant que faire, laissant le temps passer jusquʼà ce que lʼappel de nos noms par des adultes se demandant où nous étions passées, finissent par nous tirer quelques réponses, dʼabord chuchotées, puis de plus en plus désespérées. Il a fallu aller chercher lʼéchelle, la poser sur le vasistas heureusement entrouvert pour venir nous libérer. La mésaventure nous a valu une bonne réprimande accompagnée dʼune interdiction formelle de jouer avec les verrous ou les serrures quels quʼils soient. De ce
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jour, nous avons repris nos guets devant la porte des WC.
Nos vies suivaient les activités saisonnières de la campagne : les foins, les vendanges, les vaches au pré, les moutons, la chasse, la pêche et Zéphyrin le cochon. Ah, Zéphyrin le cochon que nous mangions tous les ans, mais qui était remplacé par un autre Zéphyrin et qui tous et systématiquement profitaient dʼune barrière en bois accidentellement ouverte pour aller voir ailleurs ce quʼil sʼy passait et que nous retrouvions toujours, après une poursuite à plusieurs, réfugié à lʼintérieur de lʼEglise voisine.
La chienne Flora, que je prononçais Fleura, et le chat (sans nom) faisaient partie de la maisonnée. Le chat, comme tous les chats, se pelotonnait sur les chaises, mais Flora était un compagnon et aussi un élément indispensable de la vie à la campagne. Cʼest lui – plutôt cʼest elle parce que cʼétait une femelle – qui ramenait les vaches du pré le soir. Sans elle, pas de répit – jʼen ai fait lʼexpérience un soir dʼorage où jʼavais eu lʼautorisation dʼaller chercher, seule, le troupeau dans les prés pour le ramener à lʼétable. Mais sans Flora, la Blanchette sʼest engagée dans le petit bois jouxtant la route en entraînant ses compagnes derrière elle, et là mes problèmes ont commencé ! Dès que je ramenais lʼune dʼelle, lʼautre en profitait aussitôt pour sʼégarer. Rouge, essoufflée, la baguette à la main, jʼai eu beaucoup de mal à rassembler mon petit troupeau et à le faire sortir de ce paradis interdit où, sans doute, il trouvait des délices à déguster. Flora partait aussi à la chasse avec le Parrain, et elle menait le troupeau de moutons. Elle avait aussi ses aversions : elle nʼaimait pas du tout les uniformes et le facteur, à chaque fois quʼil franchissait le pas de
la porte, recevait sa dose dʼaboiements mécontents.
De temps en temps, le Parrain lui faisait faire un tour : il posait délicatement un morceau de sucre sur son museau et au signal, hop, elle lançait le sucre en lʼair et le happait quand il redescendait.
Les étés en ce temps-là étaient chauds et les hivers froids. Jʼai le souvenir de carrioles bourrées de foin dont je sens encore lʼodeur et que lʼon descendait par un chemin pierreux en maniant le frein à main. Jʼai le souvenir dʼun cerisier sur lequel nous étions grimpées, Denise et moi, pour contempler le Parrain conduisant la charrue, et prises soudain et en même temps dʼune envie de faire pipi, du haut duquel nous avions baissé culotte pour asperger lʼherbe en contrebas. Jʼai le souvenir du lait tiède tout juste sorti du pis de la vache que lʼon nous offrait en friandise et qui me rendait vaguement nauséeuse.
Jʼai le souvenir des vendanges de fin dʼété. Les dates des vendanges étaient fixées dʼun commun accord avec tous les vignerons afin que chacun puisse prêter main forte aux autres. Nous étions les derniers à vendanger et cʼétait toujours lʼoccasion dʼune fête : nous pique-niquions en commun sur une grande couverture à même le sol et nous régalions des plats cuisinés par les femmes et enveloppés dans des torchons à carreaux et cʼétait toujours lʼoccasion de conversations et de rires.
Jʼai le souvenir de sorties avec « Monsieur César » sur « la promenade » enneigée, la rue principale de St Gengoux, sorte de large avenue bordée de magasins et en haut de laquelle dominait un superbe marronnier. Nous étrennions pour lʼoccasion des manteaux de fourrure de lapin, blanc pour Denise, marron pour moi.
Je dois dire un mot de « Monsieur César » : Monsieur César était, avec sa femme Lucienne, un couple ami du Parrain et de la Marraine. Ils étaient de la ville et venaient régulièrement nous rendre visite. Ils nʼavaient pas dʼenfants. Lucienne était une femme très élégante qui portait des bijoux et qui possédait un petit fox-terrier blanc. César adorait
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les enfants et dès quʼil était là, notre vie changeait : il sʼoccupait beaucoup de nous, il avait installé un trapèze dans la petite cour pour nous faire faire un peu de gymnastique et « le cochon pendu », il nous emmenait tremper nos jambes dans la rivière lors des parties de pêche familiales. Bref, il nous faisait changer de rythme.
Nous avions des lapins et la chasse nous fournissait aussi de quoi subsister toute lʼannée. Le parrain partait avec Flora et rapportait des lièvres. Nous en faisions des pâtés alignés dans des bocaux déposés à terre dans un cabinet attenant à la cuisine qui nous servait de garde-manger. La pêche nous régalait dʼanguilles et autres poissons. A cette occasion, Denise et moi apportions notre aide en attrapant des sauterelles qui servaient dʼappât sur la ligne. Le soir, cʼétait la soupe au pain, spécialité du Parrain dans laquelle les grandes personnes faisaient « chabrot» en versant du vin dans le bouillon.
Je me souviens des goûters, à la sortie de lʼécole, composés dʼune tranche de pain et dʼune poignée de cerises en été, exceptionnellement dʼune barre de chocolat lorsque la Coopérative recevait cette précieuse denrée.
Le soir, les voisins arrivaient et se réunissait autour « du poste » pour écouter les nouvelles ou lʼappel du Général de Gaulle. Je me souviens du « tambour » qui, lorsquʼil avait un avis officiel à faire à la population, venait le déclamer à grande voix sur la place où nous habitions, après dʼinterminables roulements qui faisaient sortir les gens de leurs habitations.
Je me souviens du son de lʼhorloge de la salle à manger qui sonnait les quarts dʼheure, les demi-heures et les heures. Et de son balancier qui rythmait la journée.
Je me souviens des sabots rouges que jʼavais commandés pour mon anniversaire et qui avaient été faits sur mesure par le savetier du village.
Je me souviens de lʼachat de nos anneaux dʼoreille, à Denise et à moi, pour lesquels il avait fallu percer nos lobes – les miens deux fois parce que lʼopérateur ne les avait pas percés à la même hauteur.
Je me souviens dʼun jour où, prise dʼune audace singulière, jʼai pris la tête dʼun groupe de petites filles de mon âge pour les amener « aux moutons », terrain située à la sortie du village où paissaient nos moutons. Il y avait une mare et des pommiers dont jʼai encore le goût dans la bouche. Je me souviens que le lendemain de cette virée, la fièvre mʼa prise et que le docteur du village, le Docteur Beau, a diagnostiqué une fièvre typhoïde. Je me souviens de la mise en quarantaine dans la chambre, je me souviens des cauchemars et des délires que la fièvre déclenchait, toujours les mêmes - la panique et la fuite devant des visions dʼAllemands - qui finissaient par me réveiller en nage et épuisée. Je me souviens des bains quotidiens dans une grande bassine placée dans lʼentrée remplie de glaçons apportés chaque jour par les maquisards pour faire tomber la fièvre. Je me souviens du chat noir inconnu, unique ami, qui venait chaque matin se rouler en boule entre mes jambes et à qui je montrais les illustrations de mes livres. Je me souviens du regard inquiet de Maman venue en urgence de Lyon et des chuchotements derrière la porte. Il nʼy avait pas dʼantibiotiques à lʼépoque et les chances de guérir de cette maladie étaient aléatoires. Je me souviens de mes cheveux perdus et du réapprentissage de mes premiers pas incertains de convalescente.
Maman et ma sœur venaient, lorsquʼelles le pouvaient, de Lyon. Maman et la Marraine étaient devenues des amies. Leur venue donnait lieu à de grandes réjouissances dont
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jʼétais exclue et qui me rendaient malheureuse. Jʼentendais le son du rire de Maman derrière la porte et ce rire dont je ne comprenais pas la signification me mettait mal à lʼaise. Ma grande sœur, Annette, en profitait pour sʼoccuper de nous et en particulier pour nous couper les ongles, ce que Denise détestait parce que ma soeur coupait en un seul mouvement tournant et que Denise ne supportait pas cette sensation.
Vers la fin de la guerre, nous avons eu « notre prisonnier de guerre ». Il sʼappelait Max et il était très gentil. Il nous montrait (à nous, les enfants) des photos de son enfant et il nous rapportait toujours quelque chose de ses journées de travail dans les champs : des noisettes ou un petit jouet quʼil avait fabriqué avec une branche dʼarbre. Je ne lʼidentifiais pas du tout aux Allemands de mes rêves qui me poursuivaient. Cʼétait un ami.
Jʼavais un autre ami : il sʼappelait « Juju », cʼétait le simplet du village. Je ne sais pourquoi ni comment nous sommes devenus amis, mais de temps en temps lʼenvie me venait dʼaller le chercher ; jʼempruntais alors le passage de "La Petite Porte aux Loups" qui menait à sa maison à pan de bois et jʼallais me poster en bas de son balcon et criais son nom. Il sortait alors sur son petit balcon et venait me retrouver. Nous allions alors nous promener bras dessus, bras dessous dans les rues du village. Jʼaimais bien Juju, je me sentais bien en sa compagnie.
Je menais lʼexistence de tous les enfants de St Gengoux : la marelle sur la place, lʼunique bicyclette avec laquelle on faisait, à tour de rôle, le tour du pâté de maisons, la grenadine que lʼon allait boire au café de la camarade de classe, lʼécole chez les Sœurs avec les leçons de piano et la gymnastique dont elles montraient les mouvements en relevant leurs jupes, le saut à la corde de la récréation, la fête de fin dʼannée qui marquait le départ en vacances des « internes», ceux qui habitaient trop loin pour venir chaque jour et qui ne rentraient chez eux quʼau moment des vacances.
Une seule fois, jʼai dû me cacher dans un appartement vide parce quʼune colonne dʼAllemands traversait le village et passait devant notre maison. Accompagnée de Denise, évidemment. Nous avions, à cette occasion, bravé lʼinterdiction formelle de nous montrer et avions regardé, le nez derrière la fenêtre, la colonne bottée et bruyante de la troupe traverser la place.
Et puis, un jour, la fin de la guerre est arrivée, provoquant le retour de Maman à Paris et un peu plus tard, lʼarrivée dʼun nouveau Papa venu faire ma connaissance à St Gengoux. Jʼétais contente dʼavoir un nouveau Papa et de retrouver ainsi le statut des gens
« normaux ».
Je me souviens comme si cʼétait hier de la charrette de bois posée devant la maison et sur laquelle je grimpais et descendais. Lui se promenait à proximité, les mains derrière le dos, de long en large. Jʼétais excitée et voulais me faire remarquer : « regarde-moi ! regarde ce que je peux faire ! ».Il ne répondait pas, se contentant de hocher la tête. Alors, pour attirer son attention je lui lançai un « Papa ! » impulsif et plein dʼespoir. Cʼétait un brave homme et le « oui » que jʼai alors entendu était un « oui » de bonne volonté, mais il était si vide, si dénué de tout ce dont jʼavais soif quʼil mʼa instantanément glacée et fait redescendre sur terre : ce nʼétait pas mon père et ce ne le serait jamais.
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MA TYPHOIDE
Le soleil éclaire largement la chambre par cette belle matinée du mois de juin. Le chat noir est, comme à l'accoutumée, lové entre mes jambes. Comme à l'accoutumée, je prends le petit livre illustré pour le lui lire tout en lui montrant les dessins. Il semble intéressé. C'est mon seul partenaire. J'ai 5 ans, nous sommes en 1943 et j'ai la typhoïde. Le médecin de St Gengoux me soigne, ainsi que 4 autres petits enfants du village. Sans antibiotiques qui n'existent pas encore. Avec des bains quotidiens remplis de glaçons que les maquisards vont chercher à bicyclette pour moi je ne sais pas où.
Je suis juive mais ne le sais pas. Nous sommes arrivés dans ce petit village moyenâgeux en 1941. Je nʼavais pas encore 3 ans. La milice française est venue chercher Papa un matin dans notre petit appartement de la rue au Maire à Paris. Dénonciation par notre concierge. Il a pris son pardessus et est parti «pour vérification dʼidentité». Nous ne l'avons jamais revu. Pourtant, Maman ne nous a jamais fait porter l'étoile jaune, à ma soeur et à moi. J'ai néanmoins été arrêtée, toujours par la même dénonciatrice, et emmenée au Commissariat de Police où Maman est venue me récupérer, sans entrer, en me faisant des signes du dehors. A la suite de cela, nous nous sommes enfuis, maman, ma soeur et moi, nous avons passé la ligne de démarcation entre le Nord et le Sud, après quʼun cavalier allemand lui ait fait un signe et un «Schnell» (vite). Ma soeur marchait à côté de Maman, elle avait 10 ans, moi deux et jʼétais dans les bras de Maman. Elle a raconté ensuite quʼelle mʼavait mis un grain de raisin dans la bouche, un seul, pris je ne sais où, car nous étions assoiffés. Nous sommes arrivés un peu par hasard jusqu'à ce village de Saint-Gengoux-le National où le curé de l'Eglise, le Chanoine Du Troncy nous a pris sous son aile. Il nous a donné de faux noms, nous a baptisées, ma soeur et moi, m'a installée dans une petite auberge et envoyé Maman et ma grande soeur à Lyon. Maman parce que son accent polonais pouvait la trahir dans cette petite communauté, ma soeur pour poursuivre sa scolarité. Jʼai longtemps pensé que ce village était une plaque tournante pour tous ceux qui fuyaient la zone occupée. Jʼai appris plus tard que ce nʼétait pas le cas et que nous étions arrivées là par un hasard que je ne connais pas. Et que jʼaurais bien aimé connaître..
C'est là que je suis, par cette belle journée de juin, solitaire car en quarantaine. On a prévenu Maman qui est venue me voir de Lyon, à bicyclette, j'ai juste entendu quelques chuchotements. J'ai appris plus tard qu'on ne savait pas si j'allais m'en sortir - plusieurs cas avaient été déclarés dans le village et avaient eu une issue malheureuse. Ma fièvre était au maximum, mes cauchemars nocturnes - mains en croix, pourchassée par les Allemands - me réveillaient en sueur. Pendant 40 jours.
Ce matin-là, j'étais en convalescence bien qu'isolée. J'allais bientôt pouvoir me lever, mais je ne savais plus marcher. Il a fallu réapprendre à mettre un pied devant lʼautre sans perdre lʼéquilibre. C'est ma grande soeur, venue quelque temps de Lyon, qui m'a fait faire mes premiers pas. Quand elle était là, elle s'occupait de notre hygiène, à Denise et à moi et en particulier elle nous coupait les ongles. Ce que Denise détestait parce qu'elle coupait en arrondi et sans arrêter le mouvement des ciseaux. Denise est la fille unique des aubergistes, elle a le même âge que moi et nous sommes inséparables. Sa maman est ma Marraine, son papa mon Parrain. C'est ce qu'a décidé le chanoine du Troncy. La mère de mon parrain, c'est la Mémé Colette. Quand elle ne reprise pas, assise au coin de la fenêtre avec tout son matériel et en regardant ce qui se passe dehors, elle surveille nos devoirs et ne cesse de me rappeler à l'ordre lorsque j'écris de la main gauche car je suis gauchère et cela ne se fait pas. "Alice, ta main droite" me disait-elle inlassablement. Je lui en suis reconnaissante aujourd'hui, cela me permet d'utiliser lʼune ou lʼautre.
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Denise et moi, nous faisons tout ensemble. Nous allons à l'école catholique. Nous y sommes allées à l'âge de 3 ans, je suppose que nous dégagions ainsi l'espace car l'auberge était pleine de pensionnaires et personne ne chômait. Ce qui fait que j'ai su lire et écrire très tôt. Jʼen faisait aussitôt profiter le chat de la maison, assise sur une chaise à côté du fourneau de la cuisine. Jʼattendais là le retour du parrain qui, après avoir ouvert la porte, accrochait son chapeau au clou du mur. Jʼallais alors mʼinstaller sur ses genoux.
L'école était accolée au presbytère et dirigée par des bonnes soeurs en robe noire et coiffe blanche. Il n'y avait que trois classes : la petite section, la moyenne section et la grande section. J'étais dans la petite section. Notre maîtresse était la seule non religieuse de l'établissement. Il fallait lui demander le papier adéquat pour pouvoir aller aux toilettes qui se trouvaient dans des cabines à l'extérieur. Pour cela, il fallait lever le doigt et annoncer à voix haute "petite commission" ou "grosse commission", pour qu'elle puisse adapter la quantité de papier qu'elle nous donnait, ce que je trouvais très humiliant. Dans la moyenne section, que j'ai ensuite pratiquée, nous avions couture une fois par semaine. Nous n'avions pas le droit de parler, mais un livre passait de main en main et celle qui le recevait en lisait une page, puis le passait à sa voisine. C'est là aussi que j'ai commencé à apprendre le piano. Les récréations étaient surveillées par les bonnes soeurs qui relevaient gaillardement leur jupe pour renvoyer la balle et tournaient la corde à sauter sans rechigner. Une fois par an avait lieu la fête de fin d'année avec petit spectacle. Je me souviens avoir tenu le rôle de la belle-soeur de Barbe Bleue (Les contes de ma Mère lʼOye), perchée en haut dʼune tour (un escalier de bois) ; je devais répondre à la question «Anne, soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?» -par «Je ne vois que le soleil qui poudroie et lʼherbe qui verdoie» », en mettant la main au-dessus de mon front et en scrutant lʼhorizon.
La fête sonnait le début des vacances. Les enfants qui étaient en internat pouvaient retourner chez eux. Mais il y en avait quelques uns qui restaient, ceux qui habitaient trop loin sans doute, ou qui nʼavaient personne pour les accueillir. Autorisation donnée après confession obligatoire. Malgré mon très jeune âge, jʼavais dû également me plier à la règle. Je voulais faire plaisir à notre Chanoine du Troncy et jʼai cherché longtemps de quoi me repentir dans ce petit espace exigu où je nʼai retenu que le regard bleu perçant de ses yeux qui me fixaientt au travers les croisillons de bois de la paroi qui nous séparait.
Nous habitions Place du Pilori, une maison à un étage. En bas, la cuisine, la salle à manger et les chambres pour le Parrain, la Marraine, et la Mémé Colette, et nous, les enfants. Le premier étage était réservé aux pensionnaires. La salle à manger comprenait une grande table ronde au milieu. Côté fenêtres sur rue un piano adossé au mur, sous une fenêtre le petit meuble de couture de la Mémé Colette. Côté jardin, une horloge à balancier qui sonnait les quarts dʼheure avec une cloche différente pour les demi-heures et pour les heures. Un guéridon où trônait le très important poste RTF. Sur le mur mitoyen de la cuisine le poêle. Face aux fenêtres rue, une grande baie vitrée qui donnait sur une cour rectangulaire dʼoù partaient quelques marches donnant sur un petit jardin de fleurs, avec sur le côté des cages à lapin avec des lapins. Au fond, un mur d'hortensias, fleurs que je détestais (que je déteste toujours) et un WC extrêmement rustique qui consistait en un coffre de bois avec un trou au-dessus et des carrés de journaux découpés accrochés à un clou. Ce n'est que plus tard que nous avons eu l'eau courante et que nous avons pu avoir un évier, un cabinet de toilette et des WC. Le WC extérieur a ensuite été alloué à Max, le travailleur allemand quʼon nous avait attribué.
De cette cour, partait aussi une volée dʼescaliers menant à la cave à vin et un autre en colimaçon qui menait aux chambres et au grenier plein de malles. Jʼy ai dormi quelquefois, je ne sais plus à la suite de quel événement, sous un gros édredon. Il y faisait si froid que
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le matin, je me réveillais le nez bouché et les yeux collés par dʼépaisses croûtes que jʼenlevais une à une.
Les pensionnaires, dont faisaient partie les maquisards, représentaient un mélange hétéroclite. Pendant ces temps de guerre, chacun avait sa raison dʼêtre là. Je ne pense pas que quelquʼun ait pu connaître ma réelle situation. La table de la salle à manger était toujours pleine dʼenviron une douzaine de personnes. Cʼétait la guerre, mais nous, nous avions de quoi manger. Toujours du lapin, que mon parrain chassait accompagné de Fleura, notre chienne. Il y avait toujours un ou deux lapins qui pendaient à un crochet dans une partie de la cour abritée, qui attendaient dʼêtre dépecés. Toujours du pâté de lapin en entrée, dans des terrines qui reposaient à terre dans une pièce nue quʼon appelait «le cabinet de toilette» mais où il nʼy avait pas dʼeau. Du fromage de chèvre frais que faisait la Mémé Blanchard, la maman de la marraine, qui vivait dans le haut du village. Du beurre, que nous faisions nous-mêmes à partir du lait de nos 6 vaches. Le lait, nous le vendions aussi tous les soirs : les gens du village frappaient, puis entraient par la porte de la cuisine, leur pot à la main, on le remplissait et ils repartaient. Sous lʼoeil attentif de Fleura qui surveillait calmement les allées et venues, sauf celle du facteur qui la faisait invariablement aboyer. Nous en avons conclu quʼelle nʼaimait pas les uniformes. Le parrain lui faisait faire des tours de temps en temps ; mon préféré était celui où il lui posait délicatement un sucre sur le museau quʼelle gardait sans bouger, son oeil rivé à celui du parrain ; à un moment donné, elle captait lʼautorisation et, hop, dʼun mouvement sec elle envoyait le sucre dans sa gueule.
La vie suivait des rituels : le petit déjeuner le matin avant dʼaller à lʼécole. Moment le plus redouté pour moi : on nous servait du café au lait dont la peau faisait une ride dans le bol et qui me donnait des nausées rien quʼà le regarder. Quʼon me forçait à boire. Qui me donnait quotidiennement des maux de ventre avec les inconvénients prévisibles ensuite que je ne pouvais contrôler. Comme nous dormions dans le même lit, Denise devait en subir les conséquences, quʼelle supportait en rechignant en même temps que mes grincements de dents. Par la suite, quand nous avons eu chacune notre lit, je souffrais en solitaire. On mʼavait recommandé dʼappeler en cas de besoin, mais ma voix chuchotante nʼalertait personne et je nʼosais pas me lever pour demander de lʼaide. A lʼépoque, les enfants nʼavaient pas droit à la parole spontanée, et bien que la consigne mʼen eût été donnée, je nʼosais pas, de peur dʼavoir à affronter le courroux des grandes personnes. Ces troubles gastrologiques étaient dûs à une intolérance au lactose, mais je ne lʼai su que bien plus tard.
Le déjeuner du dimanche se faisait à la salle à manger, les poings sur la table, de chaque côté de lʼassiette, en silence. Les enfants ne parlaient que si on leur adressait la parole. Ce qui nʼarrivait jamais. Nous avions le nez dans nos assiettes qui étaient blanches avec des personnages dessinés en bleu qui représentaient des scènes de la campagne, et nous écoutions la conversation des grandes personnes. Après quoi, nous avions la permission dʼaller jouer dans le jardin.
Je mangeais très peu, ce qui mʼattirait beaucoup dʼennuis. En punition, je me retrouvais régulièrement à la cave car on pensait que cela allait mʼinciter à avoir plus dʼappétit. En vain. Les enfants devaient finir leur assiette à cette époque.
Dans la soirée, on ouvrait la TSF pour écouter les messages codés envoyés de Londres par le Général de Gaulle. Toute la maisonnée, ainsi que les voisins, se rassemblait dans la salle à manger, à côté du grand poste marron et de la pendule qui égrenait les minutes et sonnait tous les quarts dʼheure. On écoutait religieusement, et puis on commentait.
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Le dimanche, Denise et moi allions à la messe, main dans la main. La mémé Colette y allait avant nous, à la première messe du matin. Le parrain et la marraine nʼy allaient pas du tout. Nous remontions le trottoir pendant une vingtaine de mètres pour entrer dans lʼéglise par la grande porte. Là, toujours main dans la main, nous remontions lʼallée pour nous asseoir à nos places, juste devant Monsieur le curé qui nous surveillait personnellement de son oeil bleu perçant. A la fin du culte, nous devions passer devant lui dans lʼarrière-pièce avant dʼavoir lʼautorisation de sortir sur la place où toute lʼassistance se rassemblait pour échanger les nouvelles avant que chacun ne rentre chez lui pour le déjeuner. Lorsque nous arrivions en retard, ce qui arrivait rarement car la Mémé Colette veillait, nous devions parcourir toute lʼallée centrale sous le regard de lʼassemblée présente, ce que nous faisions dans un silence total, main dans la main pour nous donner courage, car le curé, en plein sermon du haut de sa chaire, arrêtait de parler et nous regardait de son oeil bleu perçant venir prendre nos chaises au premier rang devant lui.
Les vacances scolaires dʼété ouvrait la période de la pêche. Cʼétait lʼoccasion de pique- niques joyeux. Pour alimenter les appâts, Denis et moi chassions les sauterelles. Et puis, il y avait les baignades. Monsieur César nous entraînait alors, en nous tenant par la main, jusquʼaux mollets dans lʼeau. Nous faisions la grimace et nʼétions pas très rassurées. Monsieur César jouait un grand rôle dans nos activités de loisirs. Il avait installé un trapèze dans lʼarrière-cour et il nous entraînait à «faire le cochon pendu». Il nous emmenait aussi en promenade, comme ce jour dʼhiver où, vêtues de manteaux de fourrure de lapin - un blanc pour Denise, un marron pour moi - nous arpentions «la promenade», la grande avenue de St Gengoux, en faisant des boules de neige.
Monsieur César était mariée à Madeleine, une dame très chic toujours très bien habillée. Ils avaient un petit fox terrier et venaient de temps en temps à St-Gengoux. Ils habitaient, je crois, à Dijon. Nous aimions beaucoup Monsieur César.
Nous avions un cochon dont le logement se trouvait juste en face de la maison. Le portail de bois nʼétait pas toujours fermé. Le cochon sortait alors de son antre et allait se balader en ville. Alertés, nous allions en groupe à sa recherche et le trouvions invariablement réfugié dans lʼéglise où il fallait le traquer. Ce nʼétait pas une mince affaire : dès quʼil se trouvait à portée de main, il sʼéchappait en grouinant. Ce qui nous faisait beaucoup rire.
Là où nous riions beaucoup moins, cʼest quand il fallait aller chercher les vaches au pré pour les ramener à lʼétable. Lorsquʼon nous confiait cette tâche, nous étions fières mais en même temps un peu effrayées. Car, sur le chemin du retour, il y avait un petit bois que les vaches adoraient. Nous le guettions du coin de lʼoeil, ce petit bois, les vaches et nous, et nous savions que si elles parvenaient à y pénétrer, nous étions perdues. Ce qui arrivait immanquablement. Nous pestions alors de ne pas avoir Fleura à nos côtés.
Le mois de septembre amenait les vendanges. Chaque propriétaire de vigne faisait ses vendanges en concertation avec les autres vignerons du village et avec leur aide. Nous étions les derniers à faire les nôtres. Cʼétait une grande fête. Les femmes faisaient la cuisine, préparaient les plats, les enveloppaient dans de grands torchons et les chargeaient sur les chariots. Nous allions ensuite dans les vignes. Des draps étaient étalés au sol et on sʼasseyait et on se régalait. Lʼhumeur était joyeuse, on parlait fort, on blaguait et on riait.
Les raisins étaient ensuite vidés dans de grandes cuves au village. On enlevait ses chaussures et, pieds nus, on foulait au pied pour tirer le premier jus.
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Les rues montantes du village étaient faites de petits pavés. En bas, à côté de lʼéglise, il y avait le boucher. Un peu plus haut, la bijouterie où on nous avait percé les oreilles, à Denise et à moi, afin dʼy mettre des anneaux dʼor. On disait que cʼétait bon pour la vue. Moi, jʼai eu droit à deux trous - lʼun nʼayant pas été fait à la même hauteur que lʼautre, il a fallu recommencer .
Un peu plus haut, il y avait la maison de Marguerite, la soeur de la Marraine, et la maison du cordonnier. A qui jʼavais commandé de beaux sabots rouges pour mon cadeau dʼanniversaire. Jʼen étais très fière et ai une photo de moi, les sabots aux pieds et tenant la laisse du petit chien de Madeleine. Encore plus haut, la maison de la Mémé Blanchard où lʼon parvenait après avoir grimpé quelques marches. Et encore un peu plus haut, un peu dʼherbe où broutaient les chèvres avec lesquelles elle faisait les beaux petits fromages ronds.
La place du Pilori se situait en bas du village. Nous avions juste à côté de la maison une boulangerie où, le dimanche, nous allions acheter une grosse couronne de pain blanc dont nous humions la délicieuse odeur. A côté de la boulangerie, le lavoir et la fontaine de jouvence qui était connue, depuis le Moyen Age, pour être miraculeuse. Comme nous nʼavions pas lʼeau courante, tout le monde se fournissait à la fontaine. Et on venait faire sa lessive au lavoir tous les lundis. De lʼautre côté de la place, il y avait une toute petite rue qui menait à la maison de mon ami «Juju». Juju habitait au premier étage dʼune maison à colombage. De temps en temps, je venais le chercher en me postant en bas et en lʼappelant. Il descendait alors et nous nous promenions à travers le village bras-dessus, bras-dessous. Nous nous plaisions dans la compagnie lʼun de lʼautre. Juju avait 12/13 ans, moi 5 ou 6, cʼétait «lʼidiot du village» et je lʼaimais beaucoup.
Nous avons eu, Denise et moi, toutes les petites maladies infantiles, en même temps bien entendu. Tout dʼabord, les poux. Nous en étions fort fières et allions le clamer partout : «on a des pou...oux, on a des pou...oux». Il a fallu fortes quantités de «Marie-Rose» - quʼon nous versait sur la tête, puis on enveloppait le tout dans une serviette - pour nous en débarrasser. Ensuite, cela a été la gale. Là, cʼétait moins drôle : tous les matins, il fallait frotter à la brosse à chiendent, ce qui était très douloureux. Cʼest le Parrain qui sʼy collait : on débarrassait la table de la cuisine, je montais dessus et le Parrain frottait. Cʼétait toujours le Parrain qui réparait les dégâts. Nous avions une relation privilégiée. Jʼaimais être avec lui et je lʼaccompagnais parfois dans ses virées. Il récoltait le prix des assurances pour lesquelles il était agent et, pour ce faire, parcourait les villages voisins à vélo. Je mʼinstallais sur le porte-bagage arrière. A chaque visite, on nous offrait le petit vin blanc quʼil était impoli de refuser. Le Parrain faisait aussi collection de timbres et je le regardais faire avec fascination, manipulant délicatement ses pinces pour déplacer et replacer les vignettes.
Tous les souvenirs remontent, un peu en désordre mais très vivaces. Un de mes passe- temps consistait à mʼasseoir par-terre au milieu des détritus qui sʼélevait sur le mur extérieur de la maison. Je choisissais alors un beau noyau de fruit, puis, munie dʼune pierre je lʼécrasais et en sortais lʼamande pour la manger aussitôt.
Ma copine dʼécole - je crois que son prénom était Colette - dont les parents tenaient lʼunique café du village où, un jour, elle mʼavait invitée à venir boire une grenadine, assises comme deux grandes sur la banquette du café.
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La tour qui faisaient le coin de notre rue où, disait-on, habitait une vieille dame que nous nʼavons jamais vue, qui ne sortait jamais, mais dont la simple connaissance de sa présence nous faisait peur.
Et puis, il y avait Max, notre travailleur allemand, qui de retour du travail aux champs mʼinstallait sur un haut rebord de pierre et me donnait soit une noisette récoltée au détour dʼun chemin, soit un petit pipeau de bois quʼil avait sculpté pendant ses heures de liberté. Max me parlait de sa famille et me montrait une photo des siens quʼil avait toujours sur lui.
Il y avait aussi le cerisier de Manon dans lequel nous nous installions pendant que, plus loin, le Parrain travaillait la terre avec dʼautres. Du haut duquel nous avons un jour fait pipi, prises dʼune envie trop pressante pour avoir le temps dʼen descendre.
Le lait chaud tiré du pis de la vache, cʼétait une gâterie qui me rendait vaguement nauséeuse, mais il nʼétait pas question de refuser cette gourmandise dont Denise se délectait.
Le chariot que nous empruntions pour redescendre de Manon au village, dont les freins grinçaient dʼun bruit que jʼentends encore.
Le nouveau WC moderne, avec chasse dʼeau, dans lequel Denise et moi avions pénétré, ensemble comme toujours, et que nous avions fermé au verrou dans un accès de culot. Verrou que nous nʼavions pas pu desserrer pour en sortir. Après être restées un temps assez long, silencieuses et effrayées, quelques uns de la maisonnée se sont aperçu de notre absence et ont fini par nous débusquer. Nous avons essayé en vain de suivre les instructions venant des voix qui nous venaient de lʼextérieur. Il a finalement fallu aller chercher un escabeau pour casser un vasistas qui se trouvait au-dessus de la porte, pour quʼun adulte puisse atteindre le verrou et nous libérer. Nous avons alors essuyé un savon mémorable et une forte recommandation de ne plus tirer ce fichu verrou et surtout de prévenir lorsque nous devrions aller aux cabinets. Leçon que nous avons retenue. Habitude que je pratique encore aujourdʼhui en criant à la volée le lieu où je me rends à qui veut mʼentendre ou, plus bas, à moi-même si je suis seule.
La Marraine était une femme active et sa patience était parfois courte. Elle nous avait donné deux surnoms : Denise était la pleurnicharde et moi lʼempotée. Deux surnoms qui nous allaient comme un gant. A la moindre remontrance, Denise se mettait à pleurnicher tandis que je restais pétrifiée, incapable de répondre par le mouvement à toute injonction. Plus tard, après la fin de la guerre, lorsque la marraine fut divorcée et eut pris ses quartiers à Mâcon, nous allions pendant les vacances dans son magasin de tissu quʼelle avait ouvert dans la rue principale. Nous habitions dans le petit appartement du premier étage. Nous dormions dans le même lit, évidemment, et le matin la Marraine venait nous réveiller avec toujours le même rituel «Debout les Morts» et puis plus tard, «Allez ,les sauterelles» ! Lʼaprès-midi, nous allions à la piscine de plein-air, avec le pique-nique que nous portions à deux dans un sac de paille. A la piscine, nous nous installions à une table et nous regardions. Nous ne nous baignions jamais. Cela ne nous serait jamais venu à lʼidée. Nous avions toutes les deux une peur bleue de lʼeau.
Une seule fois, nous avons dû aller aux abris, ce qui voulait dire pour moi aller me cacher dans une autre maison parce que les Allemands devaient traverser le village. Je suis donc allée, toujours accompagnée de Denise, au premier étage dʼune maison juste en face de la nôtre. Avec consigne de ne pas se montrer. On avait peur que les Allemands fassent une halte dans lʼauberge et me trouvent. Nous avons tout de même bravé lʼinterdiction :
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au bruit de bottes, nous avons mis le bout du nez au bas du carreau pour voir passer un groupe dʼuniformes Allemands.
La communion de ma soeur, à Lyon, et le déjeuner que Maman avait fait et qui rassemblait toute la maisonnée de Saint-Gengoux. Avec une grande table dressée à lʼextérieur. Et une photo pour en témoigner.
Dans cette maison vivaient indépendamment 3 personnes différentes : Maman, un Monsieur souriant, brun et mince, dont je ne sais plus le nom, mais que je revois à chaque fois que parvient à mes narines lʼodeur de lavande de lʼeau de Cologne quʼil utilisait. Et une vieille dame grabataire qui vivait au premier étage, dont lʼidée même mʼeffrayait et chez qui lʼon mʼavait emmenée dire bonjour.
Nous avions aussi un lapin, dénommé «Lapinovski», qui courait librement dans les herbes du jardin. Initialement pour le manger, mais qui était devenu un animal de compagnie.
Je venais voir Maman quelquefois et Maman venait me voir à St Gengoux quelquefois. A une occasion, il y avait eu une fête dʼoù nous avions été exclues, Denise et moi. Les adultes sʼétaient isolés dans une pièce au rez-de-chaussée, qui nʼétait pas la salle à manger, et de là sortaient des cris et des rires qui me faisaient peur. Je croyais que Maman était en danger, mais jʼétais impuissante à venir la secourir. Ses cris et ses rires me hantent encore maintenant quand jʼy repense.
Saint-Gengoux le National sʼappelait autrefois Saint-Gengoux le Royal. Cʼest un village moyenâgeux de Saône et Loire, en Bourgogne qui a gardé tout son caractère. Avec sa promenade un peu pentue, bordée des quelques magasins indispensables - le plus utilisé était la mercerie tenue par deux soeurs jumelles. En haut de la promenade se trouvait un énorme marronnier et la fontaine de Manon, dʼoù partait un chemin caillouteux menant à nos vignes.
Et entouré de remparts et de la promenade des fossés où jʼallais souvent, assise sur le perron de la maison dʼune amie, jouer au Jeu des 7 familles. Nous restions toujours à lʼextérieur, je ne suis jamais entrée chez elle.
Nous allions, avec Denise et quelques autres, manger notre goûter à St Roch, sur la route de Joncy. Cʼétait une construction de pierres, avec une ouverture, le tout en forme de grotte. Au sommet était érigée la statue de la Vierge, placée par la Famille Piedoret en 1660 en remercient dʼavoir été protégée de la peste.
Pour y arriver, nous passions sur la place où avait lieu une fois par an le marché aux bestiaux. Il y avait, incrustée au sol, une surface mouvante qui était en fait une balance sur laquelle, pour les peser, on faisait avancer les boeufs et les vaches. Et on passait aussi devant le maréchal-ferrand.
ETATS DES LIEUX
Aujourd'hui, c'est la peur qui domine : omniprésente. Avec sa conséquence logique : lʼinhibition.
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Après l'adaptation indispensable à la vie, la prise de conscience du «pourquoi» a pris naissance, très tardivement et très progressivement. La rencontre avec ce quʼon appelle maintenant un stress post-traumaique. Lʼignorer nʼaura servi à rien, il mʼa rattrapé.
Cette prise de conscience très tardive sʼest en outre compliquée, chemin faisant, dʼune absence de narration, dʼune absence de reconnaissance sociale, tout dʼabord volontaires pour lʼadaptation à la survie, mais qui sʼest apparenté ensuite à un sentiment de culpabilité renforcé par la non demande de lʼentourage proche. Ce manque du sentiment d'appartenance, ce manque de reconnaissance, rendent la transmission intergénérationnelle difficile.
Le noir complet m'est toujours impossible. Il me suffoque.
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Auteur: Alice Lubinski Cordier
Lettre pour Steven Spielberg. Lettre 29.
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