Lettre pour Robert Ménard

Lettre ouverte de Serge signorelli à Robert Ménard
“Je ne me reconnais plus dans la politique francaise”

30 octobre 2025,

Bonjour Robert Ménard,

Aux responsables politiques de tous bords,

À tous ceux qui cherchent encore du sens dans notre démocratie fatiguée,


Je ne suis pas économiste. Je ne suis pas politologue. Je n'ai pas fait Sciences Po. Je suis juste un citoyen français, salarié, contribuable, électeur. Un parmi des millions.

Et je suis perdu.

Perdu devant des urnes où aucun choix ne me satisfait vraiment. Perdu devant un débat public devenu une cour de récréation. Perdu devant un système qui promet le changement depuis des décennies sans jamais vraiment changer.

Cette lettre n'est pas une tribune politique. C'est un constat. Le vôtre, peut-être.


I. La colère légitime

Je me souviens avoir été choqué, enfant, en apprenant l'existence de la gabelle - cet impôt sur le sel qui écrasait les paysans pendant que les seigneurs vivaient dans l'opulence. Je me souviens m'être dit : "Heureusement, nous avons dépassé ça."

Aujourd'hui, j'ai parfois l'impression que nous sommes redevenus ces paysans. Pas parce que nous sommes opprimés de la même façon. Mais parce que nous avons le sentiment de travailler d'abord pour l'État, avant de travailler pour nous-mêmes.

Entre l'impôt sur le revenu, les cotisations sociales, la CSG, la TVA, les taxes locales... le "taux de prélèvement réel" peut dépasser 50-60% pour un salarié moyen. Autrement dit : nous travaillons jusqu'en juin ou juillet "pour l'État", et seulement le reste de l'année pour nous.

Et pour quoi ?

Des hôpitaux débordés. Des écoles surchargées. Des services publics qui se dégradent. Une dette qui explose. Des scandales de gaspillage.

La colère est là. Elle est légitime.

Mais elle ne suffit pas. Car si nous nous arrêtons à la colère, nous tomberons dans le piège des solutions simples, des boucs émissaires faciles, des promesses impossibles.


II. Le diagnostic : un système grippé

J'ai longtemps cru que le problème venait "d'eux" - les politiques, les élites, les gouvernants.

Puis j'ai compris que le problème est plus profond : c'est le système lui-même qui est grippé.

Le système politique :

- Des présidents élus pour 5 ans qui pensent à court terme
- Des programmes électoraux qui promettent l'impossible
- Une opposition systématique qui bloque tout par principe
- Des partis verticaux où la pensée libre est étouffée
- Un débat public devenu infantile : "C'est la faute de l'autre", "Si nous on avait été là, tout aurait été différent"

Une vraie cour d'école d'enfants "adultes".

Le système administratif et économique :

- Une dette accumulée sur des décennies
- Un État obèse mais inefficace
- Des corporatismes qui bloquent toute réforme
- Une dépendance aux marchés financiers
- Des contraintes européennes et mondiales qui limitent la marge de manœuvre

Le système informationnel :

- Une surinformation qui noie la réflexion
- Des réseaux sociaux qui polarisent
- Des médias qui dramatisent tout
- L'impossibilité de penser par soi-même

Le système social :

- Un individualisme généralisé, du citoyen au ministre
- Chacun défend son pré carré
- La perte de l'intérêt général
- L'absence de projet collectif fédérateur

Résultat : peu importe qui est élu, il se retrouve dans le même carcan.

C'est pour ça que "ils sont tous pareils" - non pas parce qu'ils sont tous corrompus, mais parce que le système les contraint tous de la même façon.


III. L'absence de cap

Sénèque disait : "Il n'y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va."

La France ne sait plus où elle va.

On nous parle de "compétitivité", de "transition écologique", de "réformes"... mais sans vision claire de la société qu'on veut bâtir.

On navigue de crise en crise, en mode réaction permanente.
Il n'y a plus de cap. Il n'y a que de la gestion.

Et sans destination claire, chaque décision devient contestable. Pourquoi ce sacrifice-là plutôt qu'un autre ? Pour aller où ? Pour construire quoi ?

On peut demander beaucoup aux gens s'ils comprennent pourquoi et s'ils y croient. Mais demander des efforts sans horizon, juste pour "tenir"... c'est épuisant et démoralisant.


IV. L'équité comme clé

Il y a un mot qui revient sans cesse quand on parle de crise sociale : équité.

On peut accepter l'effort, même difficile, si on sent que tout le monde le fait proportionnellement. Mais quand on a l'impression que certains s'en sortent toujours, que les "gros" optimisent pendant que les "petits" paient plein pot... le contrat social se brise.

Prenez Macron. Pendant le COVID, il a été au rendez-vous : "quoi qu'il en coûte", chômage partiel, soutien massif. Et il a eu le soutien des Français. Pourquoi ? Parce que l'effort était partagé, l'objectif clair, les moyens mis.

Mais ensuite ? Suppression de l'ISF puis hausse de la CSG. Réforme des retraites brutale. Impression que les efforts ne sont pas équitablement répartis.

Même si ces réformes étaient "nécessaires" (et on peut en débattre), elles ont été perçues comme injustes. Et cette perception compte autant que la réalité technique.


V. Le piège des partis verticaux

Je n'adhère à aucun parti. Pas par apolitisme, mais parce que je refuse d'abdiquer ma liberté de penser.

Dans beaucoup de partis aujourd'hui, il y a :
- Un chef
- Une ligne
- Une vérité

Contester = trahir. Douter = être exclu.

Cela me fait penser à l'expérience de Milgram sur la soumission à l'autorité.
Comment des gens ordinaires acceptent de faire des choses qu'ils savent mauvaises, simplement parce qu'une autorité leur dit de le faire.

Les pires choses dans l'Histoire ont été faites par des gens ordinaires qui ont arrêté de penser par eux-mêmes.

Je refuse ce modèle.

J'estime qu'il y a quelque chose de bon à tirer chez chacun. Qu'on peut être d'accord avec la gauche sur certains points, avec la droite sur d'autres, sans pour autant trahir une quelconque "pureté idéologique".

Mais cette posture me rend orphelin politiquement.
Et je sais que nous sommes nombreux dans ce cas.


VI. Le dilemme du vote

Devant l'urne, je suis coincé.

Je cherche un dirigeant :
- Intègre (pas corrompu, cohérent)
- Pédagogue (qui explique sans mépriser)
- Posé (pas hystérique, calme dans la tempête)
- Charismatique (capable de rassembler)
- Crédible internationalement
- Adaptatif (capable de changer selon les circonstances, pas prisonnier d'une idéologie)

Mais je sais aussi que :

- "Le plan n'est pas le terrain" : les programmes ne valent rien, les promesses ne seront pas tenues
- "Quand on parle des autres, on parle de soi" : je projette mes attentes, mes valeurs
- Il est très complexe de faire le "bon" choix car on ne sait jamais vraiment qui est la personne

Les "connaisseurs" - experts, militants, commentateurs - sont bardés de certitudes. Mais ces certitudes les aveuglent souvent plus qu'elles ne les éclairent.

Moi, je ne sais pas. Et j'assume ce doute.

Peut-être est-ce une faiblesse dans un monde qui valorise les convictions fortes. Mais je préfère le doute lucide à la certitude aveugle.


VII. Le danger de l'extrême

Je vois monter le Rassemblement National. Et je comprends pourquoi.

Quand les partis traditionnels répètent les mêmes discours depuis 30 ans sans rien changer vraiment, quand on a l'impression d'être négligé dans son propre pays, quand on voit des milliards partir pour l'Ukraine ou l'immigration pendant que nos hôpitaux manquent de moyens... La colère trouve un exutoire.

Mais voter RN, ce n'est pas envoyer un message. C'est donner le pouvoir.

Et donner le pouvoir à un parti d'extrême, c'est :
- Légitimer une vision radicale de la société
- Accepter l'imprévisibilité (on ne sait pas ce que ça donnerait)
- Normaliser l'extrémisme
- Prendre un risque énorme qu'on ne pourra pas "annuler" pendant 5 ans

Le RN n'est pas inévitable. Mais il le deviendra si les partis traditionnels ne répondent pas à cette colère avec des actes concrets, pas juste des discours.


VIII. Que chacun prenne ses responsabilités

Si je devais résumer ce qui doit changer, ce serait simple : que chacun prenne ses responsabilités.

Les politiques :
- Arrêter de mentir sur ce qui est possible
- Avoir le courage de la pédagogie et de la vérité
- Penser au-delà de la prochaine élection
- Gouverner pour le pays, pas pour leur carrière

Les partis :
- Accepter le débat interne, la contradiction
- Sortir de la verticalité autoritaire
- Valoriser la nuance plutôt que le dogme

Les administrations et corps intermédiaires :
- Accepter de se réformer, de simplifier
- Sortir de la défense corporatiste à tout prix
- Servir l'intérêt général, pas leurs privilèges

Les médias :
- Informer plutôt que dramatiser
- Éclairer plutôt que polariser
- Donner du contexte plutôt que des petites phrases

Les citoyens - nous :
- Accepter que tout ne soit pas possible en même temps
- S'informer vraiment, au-delà des réseaux sociaux
- Voter en conscience, pas par colère aveugle
- Être cohérent entre ce qu'on demande et ce qu'on accepte de payer

. Arrêter d'attendre que les autres changent et commencer par balayer devant sa porte

C'est moins spectaculaire qu'une grande révolution. Mais c'est peut-être plus profond.

IX. La "révolution intellectuelle" nécessaire

Le Français pense mal.

Je sais, c'est dur à entendre. Mais c'est vrai.

Nous voulons :
- Plus de services publics... et moins d'impôts
- Le changement... sans que rien ne bouge pour nous
- La sécurité de l'État providence... et la liberté totale
- Des réformes... mais pas maintenant, pas comme ça, pas pour moi

Cette pensée magique nous paralyse.

Il nous faut une maturité collective.
Une forme de lucidité adulte : comprendre que gouverner, c'est choisir. Et que chaque choix a un coût.

Nous avons besoin d'une révolution intellectuelle :
accepter la complexité, renoncer aux certitudes rassurantes, assumer que nous ne savons pas tout, et pourtant continuer à chercher, à débattre, à construire.


X. Est-ce que cette lettre changera quelque chose ?

Probablement pas.

"Autant pisser dans un violon", comme on dit. Le sursaut collectif semble impossible. Il faudra peut-être que ça aille encore plus mal pour qu'on se réveille.

Mais je refuse le cynisme total.

Parce que sans parole, sans réflexion, sans tentative de dialogue... il ne reste que la résignation ou la violence.

Cette lettre ne révolutionnera pas le système.

Mais elle peut réveiller quelques consciences individuelles.

Et c'est par là que tout commence.

Si vous vous reconnaissez dans ces mots, vous n'êtes pas seul. Nous sommes nombreux, orphelins politiques, à chercher encore du sens dans cette démocratie fatiguée.

Peut-être qu'un jour, nous serons assez nombreux pour peser.



Conclusion : Le doute comme force

Je ne sais pas pour qui voter en 2027.

Je ne sais pas quelle est LA solution à nos problèmes.

Je ne sais même pas si une solution existe.

Mais je sais ce que je refuse :

- Le mensonge des promesses impossibles
- L'aveuglement des certitudes dogmatiques
- La soumission aux partis verticaux
- La facilité des boucs émissaires
- Le vote d'extrême par colère ou par désespoir
- La résignation cynique

Et je sais ce que je cherche :

- L'intégrité plutôt que l'efficacité à tout prix
- La nuance plutôt que le manichéisme
- La pédagogie plutôt que le mépris
- L'équité plutôt que l'égalitarisme ou le chacun-pour-soi
- Un cap clair plutôt que la gestion au jour le jour
- La responsabilité collective plutôt que l'accusation mutuelle

Mon doute n'est pas une faiblesse. C'est une lucidité.

Et peut-être que la démocratie a besoin de citoyens qui doutent, qui nuancent, qui refusent les réponses faciles.

Même si ça nous rend orphelins politiquement.

Peut-être surtout pour ça.

Auteur: Serge signorelli

Lettre pour Robert Ménard. Lettre 226.

Un commentaire sur cette lettre à Robert Ménard
  1. Cher Monsieur Signorelli , j'approuve complètement le contenu de votre message et je m'étonne du manque de réaction et de réactivité des lecteurs et de Monsieur MENARD.Etant Belge , mais installé en FRANCE , je suis très attristé de voir ce peuple de FRANCE complètement apathique , inerte , fataliste face au manque de responsabilité et toujours dans l'espérance d'attendre des solutions de l'ETAT qui ne viennent pas et qui ne viendront pas.La grande majorité des Français préfèrent malheureusement manger le plat du jour que s'interresser à l'avenir du pays .Ils ne votent plus et donne raison à celui (celle) qui crie le plus fort.Le réalisme n'interresse plus les Français car à force d'être gavé par des mesures électoralistes , ils attendent comme des enfants gâtés les prochaines éléctions comme un arbre de noêl avec une "wishlist" comme disent les Anglais.Le Président Français ressemble à un coq "claironnant " sur son tas de fumier nauséabond .Pauvre FRANCE!
    En Mars 2025, j'avais fait le même constat que vous et vous verrez en lettre 244 comme votre message plein de bon sens se retrouve dans mon écrit rédigé en Mars 2025.
    Il ya en FRANCE des hommes politiques "courageux" mais le peuple n'en veut pas .
    Bon courage car les années qui viennent seront dures , très dures pour les rêveurs , les losers , les inactifs car le père Noêl n'existe pas s'il faut encore le rappeler.

    Bonne année à tous

    BR

    Il y a 4 mois, par BR


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