Lettre pour François Bégaudeau
Lettre ouverte de Quentin Bardin à François Bégaudeau
“Féminisme, Justice et autres leurrres”
20 novembre 2020,
Bonjour Monsieur,
Bonjour Monsieur,
Derrière ces premiers mots, « Bonjour Monsieur », je me dévoile déjà un peu et, les lisant, sans doute avez-vous déjà pensé : ami ou pas, ça reste à voir mais en voilà un qui n’est pas près de me tutoyer. Et de fait. Question d’éducation. D’habitude. Car « bourgeois », voilà, le mot est lâché, je le suis, je veux l‘être, le fut (passé par Saint-Cyr, Sciences-Po et autres lieux qui ont toute votre affection !) le demeure. Mais, je ne vous apprends rien : rien n’est simple. Car de gauche aussi. Très. Vraiment. Et même de plus en plus. De gauche radicale si l’on veut mais je laisse pour moi ce mot qui ne me convient pas à ceux qui ont, visiblement, plaisir et intérêt à l’employer. Mélanchoniste pour faire simple, par goût de l’Histoire d’abord et faute de mieux, faute d’avoir le courage, comme vous, de tout renvoyer promener. Jaune fluorescent aussi certains samedi rêveurs et de ceux qui ne pensent pas d’abord aux cours de la Bourse quand ils entendent le mot « valeur » : voilà ce que je suis, de gauche donc. Et donc féministe aussi. Evidemment féministe, par nature et de naissance, ma bourgeoisie – je ne l’ai pas précisé – étant celle, provinciale et intellectuelle, qu’on appelait un temps « progressiste » et qui, je crois, l’était sinon très réellement du moins très sincèrement. Féministe et heureux papa de deux jeunes filles : Cécile, ma petite, au lycée (lycée privé et catho, le « meilleur » de Bordeaux mais je m’enfonce à nouveau !), ma grande en Khâgne à Condorcet et qui commence de prendre la mesure « en vrai » de ce que sont ces merveilleuses machineries parisiennes à fabriquer de l’élite et de l’entre-soi que vous connaissez bien...
Féministe donc et c’est là que je voulais en venir. Je viens d’écouter votre entretien avec Taddéï et c’est toujours vous écoutant, le même plaisir, cette satisfaction un peu paresseuse bien sûr (mais on ne peut pas se battre toute la journée) de se sentir presque de plain-pied avec celui qu’on écoute ou qu’on lit (bonheur, il y a peu, de votre « Histoire de ta bêtise », jusque et y compris et peut-être surtout quand il m’a paru, de ci de là, que vous étiez au bord de me parler de moi !).
Bonheur donc d’être avec vous jusque vers la cinquantième minute et ce moment où vous analysez le combat féministe dans son opposition avec la pensée autoritaire et son commanditaire : le capitalisme. Historiquement, sans doute, oui... Mais mon expérience personnelle me fait depuis quelques mois toucher du doigt une autre réalité, un féminisme d’un nouveau genre qui semble se mettre en mouvement, en marche (fine allusion...).
Une idée simple pour commencer et à laquelle, j’imagine, vous pouvez souscrire : ce qu’il y a de bien avec la cause des femmes (des homos, des poulets de batterie, etc... cochez la case que vous voulez) c’est qu’au moins pendant qu’on parle de ça, on ne parle du reste, de la misère par exemple, la vraie, celle qui laisse la tête de ceux sur lesquels elle s’abat à l’image de leur ventre : vide. La cause des femmes, et comme nos politiques s’en sont emparés depuis quelques temps n’est, je crois, d’abord, qu’un leurre, une manière d’avoir l’air bien gentil à peu de frais.
Seulement les frais, car tout de même il y en a et il faut bien que quelqu’un les assume, la note donc, c’est à des hommes comme moi qu’on la présente. Des hommes en passe d’être broyés par un système judiciaire qui s’emballe. Je vous demande à ce stade, sans quoi tout ce qui suit perdra beaucoup de son intérêt, d’accepter une hypothèse : celle de mon innocence. Les faits : mon ex-compagne a, l’été dernier, pour des raisons qui lui appartiennent (disons pour l’essentiel « psy » mais je ne suis pas psy...) porter plainte contre moi en cochant toutes les cases de la violence domestique : violences physiques, morales, économiques et sexuelles ; toutes ces accusations sont absolument mensongères, les deuxième et troisième devant même être purement et simplement retournées contre elle ; c’est ce que je dis (et peux en partie prouver) ; c’est ce que disent aussi nos deux filles, Edwige et Cécile, 18 et 15 ans, témoins de notre quotidien depuis toujours.
Ceci dit, plainte étant déposé, la procédure s’enclenche et le bonhomme se retrouve, par principe, placé en garde à vue. Mesure privative de liberté. Pas rien. La procédure commence déjà de dire quelque chose de ses intentions : elles ne sont pas bonnes. Quelques semaines plus tard, on se retrouve convoqué devant un juge aux affaires familiales aux fins du prononcé d’une ordonnance de protection. La machine est lancée et ne va pas s’arrêter. Je l’appelle aujourd’hui « la machine à broyer ». Sa cause immédiate ? Le goût du chiffre. Aujourd’hui, il faut faire du chiffre. Madame Moreno le disait explicitement l’autre jour à la radio en souhaitant qu’il y ait l’année prochaine, non pas deux fois moins de femmes battues mais, ce dont vous conviendrez que ce n’est pas tout à fait la même chose, deux fois plus d’hommes condamnées pour violence conjugale... Si vous ajoutez à cette « volonté » politique la docilité et le carriérisme qui ne sont pas les deux valeurs les moins bien partagées dans la Police un peu mais dans la Justice surtout, vous commencerez d’entrevoir le calvaire et comme, de station en station, chaque intervenant, gardien assermenté d’un air du temps qu’il n’interroge pas, s’y conformera avec zèle, refilant systématiquement le bébé à son collègue de bureau c’est à dire refusant, pour lui, d’y regarder d’un peu près au risque d’y déceler la possibilité d’une conclusion qui n’irait pas dans le sens où il entend maintenir son déroulé de carrière. De proche en proche, policier, huissier, greffier, avocats, juges, travailleurs sociaux, le Golgotha est en vue et vous pouvez aboutir en moins de temps qu’il n’en faut à un rédacteur du Monde ou de Libé pour débusquer un complotiste (terrain glissant...) à ceci, une ordonnance de protection, une décision de Justice donc :
- qui ignore absolument et sans en justifier la parole d’une jeune fille de presque 16 ans (Cécile) qui a dit, écrit, crié, je veux dire expliqué de toutes les manières possibles, pourquoi elle ne voulait pas vivre avec sa mère (lourd passé) mais avec son père (affection, confiance, respect et autres foutaises aux yeux des protecteurs du nouvel ordre familial) et place donc la dite jeune fille sous la garde (bien entendre la connotation carcéral du terme) exclusive de sa mère ;
- qui, alors même que la mère prétend avoir été victime depuis des années de violences sous les yeux de ses enfants (circonstances aggravantes) refuse d’entendre l’autre jeune fille (Edwige) au motif... qu’elle est majeure depuis maintenant 3 mois et n’est donc plus concernée par cette affaire familiale ;
- qui fixe « comme ça », au bénéfice de la femme (et, à l’euro près, comme elle l’avait demandée) une pension alimentaire « sérieuse » (1000 euros) sans avoir connaissance d’aucuns éléments précis relatifs aux revenus et au patrimoine de l’homme, à ceux de la femme et au coût réel de l’éducation des enfants ;
- qui confond sans façon et sans conséquence des francs et des euros ;
- qui « transforme » une lèvre coupée accidentellement en dents cassées volontairement ;
- qui... J’arrête là.
Savez-vous qu’au prétexte de violences jugées « vraisemblables » (c’est-à-dire, en bon français, non avérées), au terme d’une audience de 20 minutes (ceci n’est pas une expression, j’ai bien écrit : 20 minutes) pour laquelle le mis en cause aura été convoqué trois jours avant (dont un week-end), le mettant de facto dans l’impossibilité pratique de commencer de se défendre, un juge unique (je voudrais préciser une juge mais je sens que le terrain va encore se dérober sous mon pas...) peut donc décider, pour une période de 6 mois reconductible, d’expulser un homme de sa maison du jour au lendemain, de lui retirer la garde de son enfant (son enfant de presque 16 ans je le rappelle et contre la volonté exprimée de celle-ci) et de le condamner à, donc, payer 1000 euros par mois à son ex-compagne alors que ses revenus sont si conséquents qu’il n’est pas imposable ? Ce peut être cela une ordonnance de protection.
Et savez-vous, cerise sur le gâteau, que la Justice qui manque d’humour mais n’est pas toujours ennemie du non-sens, peut tranquillement décider (et confirmer sa décision, ce qu’elle vient de faire pas plus tard qu’hier) que l’appel de l’ordonnance de protection sera jugé... dans plus six mois c’est à dire après l’extinction naturelle des effets de ladite ordonnance ! Le droit à un recours effectif (article 13 de la Convention européenne de droits de l’Homme pour les poètes) c’est, dans la réalité du fonctionnement de notre Justice, un peu comme la présomption d’innocence ou ce fameux doute qui, nul n’en doute, doit profiter à l’accusé : un petit air de pipeau pour endormir les cons.
Les ordonnances de protection sont faites de ce fameux matériau dont on pave l’enfer : les bonnes intentions. Au prétexte, légitime évidemment, de protéger les femmes victimes de violence, elles sont en réalité, dans leur principe même, au nom de l’air du temps et de ses fausses bonnes intentions, une formidable machine de guerre qui lamine consciencieusement tout ce que notre tradition juridique avait lentement élaboré de principes protecteurs des droits des individus et, de loin en loin, comme me le disait il y a peu, sans sembler s’en émouvoir plus que ça, une femme flic de la brigade des mineurs, « broient » aussi quelques hommes au passage... Et quelques enfants...
Et c’est pourquoi j’ai un peu tiqué en vous entendant dire «... ce serait maintenant les hommes qui seraient dominés... les pauvres petits... » et disant cela en vous voyant sourire... Car ce faisant vous vous trouviez bien loin de l’habituelle pertinence (impertinence !) solidement documentée et argumentée de vos analyses. Vous étiez – pardon – simplement conforme à l’air du temps, superficiel, mainstream. Et je sais ce que je dis. Parce que, voilà, moi je suis l’un de ceux-là, l’un de ces « pauvres petits », l’un de ces « dégâts collatéraux » d’un certain féminisme qui a aujourd’hui le vent en poupe, qui n’est pas un authentique paritarisme ni même un égalitarisme un peu grossier mais bien un système de domination inversé, peu ou prou, de vengeance. Vous devriez prendre le temps de regarder tout cela un peu en détail, ces procédures et comme, par exemple, elles ont pu s’appliquer à moi. Je vous transmettrais volontiers toutes les pièces si cela devait vous intéresser. Certains éléments vous laisseraient pantois.
Vous dites donc : « Je constate empiriquement que la question des femmes est très centrale dans le corpus autoritaire » et je partage complètement votre point de vue.
Mais j’ajoute : « Je constate (empiriquement moi aussi...) que le « féminisme », tel qu’il est majoritairement vécu et véhiculé aujourd’hui par nos politiques et nos médias et tel que la Justice lui donne parfois vie est l’une des modalités (pour ne pas dire l’un des instruments) privilégiées de la nouvelle (entendre : macroniste) pensée autoritaire.
Je ne suis pas le plus malheureux des hommes : en bonne santé, pas trop fauché avec encore doucement posé sur moi, et même à certains égards plus que jamais, le regard de mes amis, de ma famille, de mes enfants surtout, Edwige et Cécile, l’amour, la confiance, le respect que je peux encore y lire et qui seul importe désormais pour moi. Mais j’ai beaucoup pleuré, beaucoup souffert depuis l’été dernier, ne pensais pas qu’on puisse souffrir autant, et je continue de souffrir, et mes filles aussi, tous les jours. Alors, en vous entendant, je me suis senti ignoré par vous et même un peu méprisé, d’une ignorance et d’un mépris dont je ne pensais jamais devoir vous faire reproche. Est-ce que je vous en veux ? Un peu. Pas trop. Vous êtes si rare.
Bien à vous donc, tout de même...
Quentin BARDIN
Auteur: Quentin Bardin
Lettre pour François Bégaudeau. Lettre 1.
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