Lettre pour Eric-Emmanuel Schmitt

Lettre ouverte de Serge Eymond Laritaz à Eric-Emmanuel Schmitt
“Le défi de Jérusalem”

18 janvier 2025,

Bonjour Eric-Emmanuel Schmitt,
Comment mieux commencer cette lettre qu’en reprenant vos propos dans « Le défi de Jérusalem » que j’ai lu avec engouement : « La difficulté ne consiste pas à dire mais à se faire entendre ». Cette difficulté je la connais d’autant plus que je suis conscient de ne l’attribuer qu’à moi-même, puisque comme le disait Moïse « j’ai la langue embarrassée ».
Même si exceptionnellement vous révélez quelques perles fines d’un grand prix en parcourant ces lieux de mémoire qu’est la Terre sainte, il transparait dans votre livre un sentiment général d’une incompréhension des hommes en ces lieux qui vous font parfois ressentir « un malaise ». Vous le résumez ainsi (p.122) « […] je flaire le contresens. Tant de bâtiments en Terre sainte me font l’effet d’une idée mal rendue ». J’irai plus loin et dirais volontiers « mal comprise ». Ici je ne puis m’empêcher de penser à cette parole de Jésus (Marc 7 ;8) : « Vous abandonnez le commandement de Dieu et vous observez la tradition des hommes ». Certes cette parole s’adressait aux scribes et docteurs de la loi de cette époque marquée par une perversion profonde du judaïsme, mais elle s’adresse aussi, ô combien, à la nôtre qui ne connait plus le sens profond des Ecritures que notre théologie actuelle a réduit en un « corps mort ».
Ainsi dans l’ensemble, les chrétiens n’ont pas entendu et n’entendent pas le message de Jésus. Il le savait et l’a dit, tant aux pharisiens (Jean 8,37) qu’à ses disciples (Jean 14,9). C’est pour cela qu’Il a dû aller jusqu’au « spectacle » de la croix (Luc 23 ;48) pour donner à voir matériellement la substance première de son enseignement : « renoncez à vous-même ». Sans ce spectacle, trop souvent incompris, le christianisme serait-il ce qu’il est devenu ?
A l’heure où les échanges dans les domaines techniques, économiques et culturels sont le quotidien de notre monde il est curieux que dans les domaines spirituels chaque religion demeure renfermée sur elle-même, ignorant que par cette attitude elle reste dominée par le fanatisme. Vous dénoncez le risque et parfois le drame que cela peut engendrer : « Tout le monde se trompe, le génie comme le demeuré, et ce n’est pas l’erreur qui est dangereuse, mais le fanatisme de celui qui croit qu’il ne se trompe pas ».
Il demeure encore de nos jours une ouverture que l’Occident ne veut pas aborder, celle de la philosophie et la spiritualité de l’Inde. En lien avec votre récit sur le Terre sainte je voudrais souligner comment elles peuvent nous apporter une vision plus universelle des évènements vécus en ces lieux.
La Baghavad-Gîtâ, qui est certainement le noyau central de cette pensée, dit clairement que Dieu comprend les faiblesses humaines et se fait homme pour sauver l’humanité : « Toutes les fois que la vertu diminue et que le vice prédomine, Je Me manifeste pour rétablir la vertu, pour détruire le mal, pour sauver le bien » (IV,7-8). Le grand sage que fut Shrî Râmakrishna au XIXème siècle commente ainsi cet enseignement : « quand une incarnation divine apparaît, une vague de spiritualité déferle sur le monde et les hommes sentent la spiritualité dont l’air semble regorger ». Tel fut à mes yeux le sens de la venue du Christ et tel sera aussi Sa nouvelle venue ou Son retour comme nous nous plaisons à le dire. Mais le dire selon cette seconde formulation exprime principalement un événement dans l’histoire ce qui ne peut être son sens premier en spiritualité. Nous avons ainsi trop souvent compris de manière réductrice la Bible en privilégiant le sens littéral, historique et moral, passant ainsi sous silence ce qui est beaucoup plus important et précieux pour notre cheminement spirituel.
C’est pourquoi j’ai ressenti la nécessité d’écrire une exégèse spirituelle d’un passage fort connu de l’A.T. : l’aventure de Caïn et Abel. Les commentaires traditionnels en ont fait un récit des passions humaines, telle que la jalousie associée à une fin tragique, avec un jugement et un châtiment de Dieu qui entraine une morale et la culpabilisation de l’homme. La Bible n’a-t-elle que cela à nous apprendre ? Je ne le pense pas. Aussi, sans prétendre détenir la vérité ni fausser ce récit biblique, j’ai tenté de le rendre plus vaste selon l’Esprit et proposer aux chrétiens une autre manière de lire la Bible en publiant un livre intitulé : « Qui suis-je ? Suis-je gardien de mon frère ? ».

Auteur: Serge Eymond Laritaz

Lettre pour Eric-Emmanuel Schmitt. Lettre 9.

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