Lettre pour Lucas Belvaux

Lettre ouverte de Régis ROUA à Lucas Belvaux
“"On est chez nous" : Propos d'un immigré...”

28 février 2017,

Bonjour Lucas Belvaux,

Merci pour le film. Ci-dessous mon regard.

« On est chez nous » : Propos d’un immigré au sujet d’ un slogan.



Le 28 août 1792 DANTON, alors Ministre de la justice, termine devant l’Assemblée législative son « DISCOURS SUR LES MESURES REVOLUTIONNAIRES » en affirmant « Tout appartient à la patrie, quand la patrie est en danger ». En 2017, dépréciation de la maîtrise de la langue française aidant, les patriotes frontistes se mobilisent, se congratulent autour du slogan « On est chez nous ». L’histoire du Front National depuis sa création en 1972 invite à être synthétisée comme celle d’un appel à purifier le corps social de ce qu’il a d’étranger. Une telle entreprise implique de travestir le réel au profit d’une fiction nécessaire. S’agissant de définir la réalité par une approche théorique, je l’identifie comme une interaction entre une construction subjective et une construction objective du présent. Notre parcours de vie confronté à nos connaissances et nos ignorances du monde structurent nos positions, nos prises de positions lesquelles finalement participent à notre mise en scène de la réalité. Dès lors que la construction subjective est abusivement mise au service d’une distorsion du réel, le terreau de l’extrêmisme, sous sa forme frontiste par exemple, peut opportunément accoucher. « On est chez nous », c’est faire front.

L’écrit fait suite à deux heures de temps passé au cinéma Le métropole à Lille, à regarder le film « Chez nous » de Lucas BELVAUX. Le contexte actuel de campagne présidentielle atypique lui donne son intérêt. Je l’inscris dans la continuité de mes questionnements depuis une vingtaine d’années sur l’électorat du Front National. Au commencement est le drame du 21 février 1995. Ibrahim ALI, 17 ans, est abattu à Marseille par un colleur d’affiches du FN. Pourtant, au mois d’avril suivant lors du premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie LE PEN établit un score de 15%. Quelques jours plus tard, en marge de la Marche annuelle lepeniste du 1er Mai, Brahim BOUARRAM, 30 ans, se noie après avoir été jeté dans la Seine par des skinheads. « On est chez nous » a son histoire meurtrière.

La France frontiste est celle dit on des Français dominés. La France d’en bas gangrénée par le chômage. La France de la ruralité, la France périurbaine, la France des ouvriers, la France des employés, la France des fonctionnaires de la basse administration. Une France cernée par les turpitudes des élites politique, financière et médiatique. Une France agressée par les revendications identitaires. Une France terrorisée par l’Islam au point d’être dans la crainte d’un Grand Remplacement. Une France qui voit frapper à sa porte les demandeurs d’asile issus de la misère du monde. « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » a écrit Albert CAMUS. Aussi, leur peur est à respecter. Leur insécurité sociale mérite d’être comprise. Leur sentiment de perdition nécessite d’être entendue. L’inquiétude ne peut abolir la totalité de la rationalité. Il faut admettre que leur représentation du monde grave en elle du vrai. Pour autant qu’est-ce qui fait qu’à conditions de vie équivalente tel autochtone se reconnaît dans la phrase « On est chez nous » et qu’un autre pourfend la philosophie qui la porte ? A contraintes de vie similaires, à critiques équivalentes sur les élites au pouvoir, pour quelles raisons certains ouvriers, certains employés votent Front National, et d’autres en manifestent une aversion ?

Poser ces questions c’est affirmer que comprendre n’est pas excuser. L’interrogation porte en elle la volonté de dépasser la ritournelle du chantage au vote FN. Et finalement se suffire d’un raisonnement mécanique de cause à effet. La démarche compréhensive est la première marche pour combattre. Dans un autre registre, à force d’avoir considéré que vouloir comprendre les violences urbaines dans les quartiers « de relégation » s’est excuser les agressions contre la police et autres dépositaires de l’autorité publique, nous n’orientons pas la réflexion vers l’identification des similitudes pourtant nombreuses en matière de sentiment d’abandon, de déclassement, entre la France des banlieues et celle des zones rurales et périurbaines. Sans tomber dans une liste à la PREVERT, il suffit de prendre trois cartes de FRANCE, celle des services publics, celle des cabinets médicaux, celle des lieux d’art et de culture pour se questionner autrement. Par simplisme, nous opposons ces habitants de France faisant ainsi le jeu d’un extrémisme religieux d’un côté, d’un extrémisme de droite de l’autre. Nous aurions tant à gagner en combativité avec un recours à une transversalité des problématiques.

A pointer le laxisme supposé de la justice à l’égard des jeunes des cités, nous omettons un devoir de vigilance quant à la lutte pour la définition du sentiment d’appartenance à la société française. Depuis des lustres, champ libre a été laissé au FN pour identifier qui et quoi relèvent du dedans et qui et quoi relèvent du dehors. En cela « On est chez nous » ne s’adresse pas à seulement l’immigré mais dans la même dynamique à cette population majoritaire et hétérogène qui ne se reconnait pas dans les revendications de l’électorat frontiste. D’un point de vue géographique « On est chez nous » repose sur une conception hexagonale de la France. Difficile de lui en faire le reproche tant ce slogan à lui seul révèle d’une approche d’une connaissance de la France par une méconnaissance. Les terres ultra-marines sont contraires aux prismes locaux. Développer face à un électeur du Front National sur la crise de l’eau à Mayotte et ses conséquences en matière d’hygiène relèverait de la vacuité. Qu’en bien même que Mayotte soit le centième département Français je suis curieux de savoir pour combien de frontistes un mahorais répond aux critères de la nationalité française. Quelques jours après l’élection de François HOLLANDE, la radio RFI a proposé un reportage sur les électeurs du Front National dans la région Centre. La journaliste au cours de son parcours à bicyclette a interrogé des habitants au sujet de l’installation d’un garagiste turc dans leur village. Le plus marquant dans la défiance envers ce nouveau venu n’était pas tant qu’il soit turc mais qu’il était auparavant installé dans une commune voisine. L’horizon proche c’est déjà l’étranger.

L’imaginaire sur l’étranger constitue une représentation de soi via le rapport à l’altérité. En la matière l’euphémisme a des perspectives iniques. Depuis le 21 avril 2002, je conserve secrètement ma consternation quant à l’approche de la lutte contre le FN. Tout comme le chômage est une composante structurante du marché de l’emploi, l’électorat frontiste est devenu un ingrédient du paysage politique. La finalité électoraliste, le coup d’éclat l’emportent sur l’exigence du devoir civique. La France n’a pas le monopole de la crise économique, des situations d’insécurité, de l’immigration, de la demande d’asile. En matière de migrants par exemple, nous ne comptons plus les situations de désarrois des habitants du Calaisis. Le silence a été plus assourdissant quand il s’agit de pointer du doigt ceux qui par territorialité se donnent pour mission d’aller chasser du Rom, de l’Afghan, du Syrien, de l’Erythréen. La semaine dernière un article de Courrier International dévoilait que l’île de Lampedusa a vu débarquer depuis le début des années 1990 plus de 350 000 demandeurs d’asile sur ses rivages. A ce jour aucune manifestation de rejet. Il est important d’essayer de comprendre les migrations à partir d’une mappemonde. Si « On est chez nous » s’aborde comme un repli identitaire expression d’un instinct de survie, que vaut cet instinct face à une traversée du Sahara et de la Méditerranée ?


« On est chez nous » se présente comme un cri patriote pour la protection des « gens ordinaires ». L’histoire du Front national est aussi un story-telling tatchérien, reaganien. Aujourd’hui Donald TRUMP est une nouvelle boussole. Au jeu de La France pour soi tambourine une vérité face à laquelle l’électorat mariniste reste sourd. L’anti-système du Front National est un anti-système affairiste. Bruxelles est à diaboliser sauf lorsqu’il s’agit de rançonner l’Union Européenne. Que les tenants du « On est chez nous » y restent insensibles a sa cohérence. Le temps politique étant guidé par l’échéance électorale, le travail sur l’expérience de la déception face à l’impact de l’action publique y perd. En contrepartie victorieuse est la culture de la mansuétude à l’égard de ceux et celles en réaction vindicative donnent leur voix à l’extrême droite. L’enracinement de l’indulgence nourrit l’adhésion. Comment se fait-il que dans une société où le condiment politique est gargantuesque y est tant de déficit à l’éducation aux politiques publiques ? Emmanuel MACRON dans son appel à recomposer le paysage politique par le biais d’un « Venez-vers moi » aurait la consistance qui lui manque s’il avait l’audace de faire de la pédagogie de l’action politique et de son impact.

Finalement quel hommage rend-on à la République par le vote FN à part celui de lui faire un bras d’honneur ? Le Front National ne brille pas par le respect de l’Etat de droit. Les marinistes demeurent hermétiques à ce que l’entreprise familiale LE PEN se présente « Tête haute, mains propres » parce qu’elle s’essuie sur le mur de l’argent de la collectivité. Emettons l’hypothèse que l’espoir d’une orientation de l’Etat-providence vers la préférence nationale permette de supporter la délinquance en politique. L’immigré se doit d’avoir conscience de produire cette obligation morale de se sentir redevable envers la France. Le chantre du « On est chez nous » est étranger à ce sens du devoir puisqu’il est naturellement un bon Français parce que chez Lui. Son questionnement est nombrilisme avant d’être démocratique. Alors que comme tant d’immigrés il est Victime d’un contexte économique où de plus en plus l’éligibilité à la participation à la vie démocratique se fait par la viabilité économique, il se sent avant tout dans la ligne de mire des minarets. La déperdition du sens de la citoyenneté mérite d’être interrogée. Plus largement, que reste-il de la formation à la vie citoyenne ? Qu’en-est-il de l’habitus citoyen à l’extrême droite ? L’obsession de se considérer, par atavisme, patronyme, culture, plus Français que d’autres ne peut résister au simple devoir du savoir-être.

Je reste convaincu que des similitudes sont identifiables dans le ressort de la société française entre la socialisation à l’adhésion au vote Front National et la socialisation à une lecture nihiliste de l’Islam. Tout comme crier « On est chez nous » ne rend pas plus Français, le port de la burqa ou de la barbe ne font pas compréhension du prophète Mahomet. Je tiens ma prise de position de l’analyse de la montée du vote FN et de l’émergence de la problématique des quartiers dits à problèmes. Depuis les années 1980, le parallélisme est saisissant. Pendant que des jeunes marchaient depuis leurs cités pour l’Egalité des droits et la fin des contrôles au faciès, Jean-Pierre STIRBOIS organisait à Dreux le premier coup d’éclat Lepeniste. La société a ce point commun avec la nature d’avoir horreur du vide. Au fur et à mesure que la puissance publique sous sa version inclusive se retirait des quartiers et des campagnes, d’un côté l’esprit wahabbiste s’est infiltré et de l’autre la pensée xénophobe s’enracinait. Nous nous trouvons aujourd’hui avec deux gâchis sociétaux. Une production des extrêmismes consécutives d’une perdition du sentiment d’appartenance à la Nation. Cet état de fait aussi compréhensif soit-il en rien ne justifie un appel à la recomposition de la société par l’exclusion. On pourrait croire que je mets le wahhabisme sur le même plan que le frontisme national. Il en est rien. J’observe simplement que les terreaux des murs mentaux d’aujourd’hui puisent leur source dans des questionnements sociaux, économiques, civiques restés sans réponses suffisantes ou sinon électoralistes.


« On est chez nous » pose en définitive la question du savoir être Français et du savoir vivre en France. Pris par sa réaction pavlovienne envers ceux qu’il honnit, l’électeur mariniste n’a pas eu la clairvoyance pour prendre conscience à quel point l’écrasante majorité des allogènes s’est appropriée la société française avec sagesse et adhésion à la participation à la vie de la collectivité via le travail, la consommation, la vie associative…Par ce qui fait société. Prisonnier de sa volonté de sortir de l’Euro, il ne peut réactiver sa connaissance de l’histoire coloniale pour se rendre compte que la Franc n’est pas mort. Que ce Franc qui existe est encore et toujours piloté depuis la Banque de France. Si ce Franc là n’était pas si faible depuis sa dévaluation, son pouvoir d’achat en Euro serait encore plus amoindri. Le Franc dont je parle, est le Franc de l’Afrique francophone. Franc des Colonies Françaises d’Afrique devenu après la décolonisation Franc de la Coopération Financière en Afrique côté CEMAC, Franc de la Communauté Financière d’Afrique côté UEMOA. Ce pouvoir monétaire est la continuité de la colonisation par d’autres moyens. Pour rappel en toute quiétude, colonisation qui a créée l’acculturation linguistique d’hier conditionnant la mobilisation des tirailleurs sénégalais, puis la mobilisation d’une main-d’oeuvre pour la reconstruction du pays. La genèse de l’histoire de l’immigration est suffisamment accessible pour que je me permette sagement de me sentir chez moi quand en face certains scandent « On est chez nous ».

Régis ROUA, 26 février 2017.

Auteur: Régis ROUA

Lettre pour Lucas Belvaux. Lettre 4.

Un commentaire sur cette lettre à Lucas Belvaux
  1. Comment réagir à la [lettre] de mr régis roua? Intelligence merci [ça fait du bien un] peu de compréhension des autres mais j'aimerais échanger avec cette personne qui ne fait pas mention de l'algerie française ni des colonies. ne fermons pas les yeux de l'aliénation dominatrice sur les peuples svp

    Il y a 6 ans, par Scaironi


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