Lettre pour Robert Guédiguian
Lettre ouverte de Huguette Cordelier à Robert Guédiguian
“Colère à utiliser”
23 novembre 2019,
Bonjour Robert Guédiguian,
Je viens de lire les deux articles du dernier numéro de "Politis","l'acteur au coin de la rue" et "une ère glaciaire". Et peu à peu s'est insinué dans mes pensées que, peut-être, vous contacter était, peut-être,une voie pour exprimer ce qu'il me faut exprimer.
Le thème, c'est comment notre société traite les vieux, en général, mais plus particulièrement ceux/celles qu'Alzheimer parasite.
Mon compagnon a cessé de vivre en juin dernier, victime d'Alzheimer. Il avait 78 ans. Notre compagnonnage durait depuis 52 ans. Enseignants militants, syndicalistes, RESF depuis la retraite...puis Alzheimer, qui s'est invité sans être prévu et qui a fait de ces 5/6 dernières années une vie devenue tellement impossible qu'il m'a fallu accepter le placement.
"U.P.", unité protégée...en fait enfermement, garderie de vieux fous en attendant la fin...qui est arrivée rapidement (2 mois), résultante de l'enfermement non supporté et des neuroleptiques qui accompagnent cette situation qui génère la violence. Certes, sa "maladie" était déjà très avancée et il allait mourir dans peu, mais cet espèce de terminal orchestré légalement, et je n'évoquerai pas ici les images incrustées qui me restent, est inacceptable, insupportable, injuste.
Nous avons toujours pensé que la liberté fondamentale de chacun/e était de pouvoir décider d'arrêter sa vie. Alzheimer ne permet pas, plus, de penser. Et moi, je n'ai pas pu, pas pu le faire pour lui.
Et j'ai assisté, même participé puisque c'est moi qui l'y ai conduit, à sa destruction légale. C'est une sorte de maltraitante institutionnelle généralisée, maltraitante des "résidents", de leur famille, des personnels (pas assez nombreux, pas assez payés, pas assez formés...), et payante -2800€/mois- sans prise en charge puisque ce n'est pas du soin.
J'ai, depuis de nombreux mois, entremêlées à la souffrance, une colère interne que je cherche à exprimer. Il y a , bien sûr, des assos...mais ils sont "gentils". Je peux aussi, avec le temps, faire un livre avec tout ce que j'ai déjà confié à mon ordinateur pendant ces longs mois, avec tout ce qui doit encore sortir. Ecrire,oui, je le fais, mais pour moi.
Et puis il y a vous.
Sivous n'avez jamais envisagé ce thème pour un film, je vais chercher d'autres voies pour ma colère. Pas grave.
Mais si cela fait partie de vos projets, dans pas trop longtemps (j'ai 75 ans), alors, peut-être, ma colère peut vous servir à quelque chose.
Pas comme actrice!! Mais ces années que la vie m'a fait vivre m'ont donné une connaissance "de l'intérieur" de ce drame individuel et sociétal qui peut aider à poser ce problème - comme vous savez le faire.
Voilà.
Alors, au cas où, je suis disponible.
Auteur: Huguette Cordelier
Lettre pour Robert Guédiguian. Lettre 41.
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