Lettre pour François Morel

Lettre ouverte de V. à François Morel
“Effet inattendu !”

4 février 2018,

Cher Monsieur Morel,

J’ai senti dans votre chronique dernière une lassitude de celles qui nous prend tous. Vous surjouez la modestie, le décalage entre les “people” et vous, et je vous vois presque porter votre chemise au col pelle à tarte de votre période Deschiens, vos yeux globuleux et votre air de celui qui n’y comprend rien.

Pour dire la vérité, j’apprécie que les chroniqueurs n’en fassent pas toujours des tonnes. Nous rappellent qu’il est humain de se sentir vidé, les bras ballants le long du corps. Mais s’il est vrai que la vie, l’immensité des combats à mener nous fatigue parfois, il en est de nouveaux chaque jour qui nous giflent alors que nous tentons d’avancer, la tête baissée, à l’abri de nouvelles révoltes.

Ce fut mon cas au sujet de la bagarre survenue à Calais. Certes, on ne sait jamais tout d’un sujet pareil, et l’information, telle qu’elle fut traitée dans un premier temps, m’a clairement laissée sur ma fin. J’ai, dans un second temps, entendu les témoins et acteurs racontant leur version des faits : la destruction des biens, à l’origine de la dispersion, créant un climat de tension proche de l’explosion. Ce qui n’a pas manqué de se produire quelques heures plus tard. Information laissée de côté… À tort, il me semble.
Le parallèle que j’ai fait immédiatement, et qui ne veut plus se dissocier dans mon esprit, est celui du marocain, mort broyé dans un camion benne alors qu’il tentait de récupérer son stock de marchandises confisqué arbitrairement par la police. À Calais, pas de poisson, mais des tentes, maigre butin restant d’un long et souvent inhumain parcours.
Nous avons tous une idée des épreuves vécues par ces migrants, fuyant un quotidien impossible, risquant tout pour tenter de vivre. Tout simplement de vivre. Pour eux, cela doit être ailleurs, et ce n’est pas par choix. Comment oublier le déchirement, les risques pris, les sacrifices déjà endurés ? Lorsqu’ils arrivent dans un pays soit disant civilisé, comment comprendre que ses représentants d’Etat détruisent le minimum vital, et ce, gratuitement ? Car enfin, en quoi des tentes, des sacs de couchage représentent-ils un quelconque danger ? Comment ne pas vouloir comprendre ces forces de l’ordre qui agissent abusivement, comment ne pas devenir fou de colère lorsque l’on constate que l’unique but est de mettre le feu aux poudres ? À moins que ce ne soit l’humiliation de retirer à ces personnes le peu d’intimité qui leur reste ? Comment ne pas crier au crime, à l'infamie lorsque l’on a déjà tout perdu, et ce, plusieurs fois dans une même vie ? Combien de fois, lorsque l’on est migrant, rentre-t-on la colère ? Tait-on les injustices ? Où se situe la limite à l’inacceptable ? Il me semble que certains l’ont atteint la semaine dernière.

La réaction du gouvernement, digne d’un Etat totalitaire, me fait finalement sortir de mes gonds. Ne pas comprendre l’urgence d’un brin de respect, d’humanité pour ces personnes déjà dans une telle détresse me laisse sans voix. Assister à un nouveau déploiement de CRS ne me fait plus sourire car moi aussi je cherche la limite. Dans quel pays vit-on ? Quand le gouvernement cessera-t-il de se comporter en tyran envers ces personnes que nous pouvons largement accueillir ?

Je ne suis qu’une petite voix, qui fait parler ses mains sur un coin de table. Je me distance du mieux que je peux pour ne pas vivre dans la colère permanente. Je vous remercie pour le souffle que vous nous avez offert la semaine dernière, le temps mort au milieu de la tempête d’information qui nous laissent une chance de faire le point. J’ai apprécié.

L’actualité continue de secouer. Ma mauvaise humeur est prête à céder. J’ai envie de parler de tout maintenant que la porte est ouverte, une infection longuement contenue. Envie de hurler ce qui ne passe plus, ce qui empoisonne. C’est étonnant de constater ce que l’on peut faire du temps offert. Votre lassitude, votre flegme m’a réveillée tout à fait ! Merci !

V.

Auteur: V.

Lettre pour François Morel. Lettre 51.

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