Lettre pour Élise Lucet
Lettre ouverte de Robert Chaudenson à Élise Lucet
“Ma "lettre à Élise"”
4 mars 2015,
Bonjour Elise Lucet,
Ma "Lettre à Elise"
Cette petite pièce de Beethoven, morceau de bravoure de tout pianiste débutant, est de forme rondo, poco moto, 3/8, en la mineur. Elle comporte cent trois mesures et sa durée d'exécution est d'environ trois minutes. Ne levez pas les sourcils d’inquiétude ! Rassurez-vous ! Je ne vais pas vous refaire et moins encore vous jouer « la lettre à Élise » qu’un de mes voisins pianote désespérément et maladroitement et, pour continuer dans la série des adverbes, hélas fréquemment au-dessus de ma tête !
Je ne pouvais toutefois échapper à ce titre car, à diverses reprises, dans le passé et dans mes blogs (pardonnez ce zeugma qui, vous le savez, m’est si cher !), je me suis un peu moqué d’elle ; en particulier de la présentation qu'elle fait du journal de 13 heures (désormais sur France 2 mais auparavant sur France 3) en l’ annonçant toujours ainsi : « Voici votre journal ! » , alors que je ne me sens en rien propriétaire de ce journal télévisé ni même particulièrement concerné par lui. En somme je me moquais gentiment d'elle (et un peu de sa carrière car je n'aime pas beaucoup non plus Jean-Marie Cavada), la trouvant tout à fait charmante, mais un peu insignifiante et, pour tout dire, insipide.
Pour l'avoir vue hier soir, mardi 3 mars 2015, dans ce qui me paraît être sa nouvelle émission « Cash investigation », où j’ai découvert une Élise Lucet cachée (c’est peut-être le vrai sens du titre !), j'ai totalement changé d'opinion et de sentiment ; c'est pourquoi je me permets de lui écrire cette lettre à Élise (fort heureusement non musicale mais sans doute un peu plus longue que la vraie) pour lui dire tout le bien que je pense d'elle et de son émission, même si « Cash Investigation » m'a paru tout de même présenter quelques longueurs ; je l’ai néanmoins suivie jusqu'au bout, ce qui prouve qu'elle ne l'était pas tant que ça.
L'ancienne Élise Lucet est morte (Je ne veux en rien lui mettre « la bous kabri », comme on dit dans les créoles de l'océan Indien, pour prévenir le mauvais sort, quand on prononce une parole qui risque de porter malheur !) et vive la nouvelle Élise Lucet à qui j'adresse cette lettre.
Pour tout dire, on l’a vu, je trouvais Elise Lucet un peu incolore et sans saveur ; je l'ai découverte hier à la fois très en beauté (sans qu'elle cherche pourtant à jouer sur cet avantage avec les messieurs qui étaient dans leur grande majorité ses interlocuteurs), mais surtout pleine d’allant, de diversité, bien informée, pugnace et courageuse dans son obstination à revenir avec les mêmes témoins, sur les questions auxquelles ils se dérobaient, au lieu d'adopter cette attitude résignée, complice voire servile qui est, en pareils cas, celle de la plupart de ses collègues.
Beaucoup d'entre vous ont sans doute vu cette émission, en raison même de la vacuité du PAF, et je ne parlerai donc pas de l'émission elle-même. Elle était consacrée essentiellement à Sanofi, à Samsonite et plus généralement à l’actionnariat et aux fonds de pensions ; on y démontrait globalement qu'une bonne partie de la crise de notre économie et de nombre des fermetures d'usines comme des réductions d'effectifs tiennent surtout à la voracité inlassable des actionnaires ou plutôt des fonds de pensions qui en gèrent les intérêts et les attirent chez eux par des taux de rémunération, faramineux voire extravagants, souvent de l'ordre de 20 %. Je ne vous refais pas l'émission ; allez la voir si le sujet vous intéresse mais tout cela est bien connu et assez évident. Lisez aussi et en plus Gaël Giraud, le Jésuite économiste, le meilleur auteur sur le sujet !
Le rôle de la rémunération de l'actionnariat (en particulier d'Outre-Manche et d'Outre-Atlantique car, pour le moment, les fonds de pensions fleurissent surtout dans ces zones) auquel on sacrifie l’investissement est bien connu et il est inutile d'y insister ; le cas de Samsonite est toutefois tout à fait exemplaire car il montre que non seulement les fonds de pensions ponctionnent (au-delà du raisonnable et au maximum) le revenu des entreprises, mais qu'ils usent surtout de subterfuges illégaux, comme dans le cas de Samsonite, de façon à éviter les plans sociaux qui évidemment leur coûteraient une partie des bénéfices qu'ils entendent faire.
Le plus intéressant dans tout cela est à mes yeux Élise Lucet elle-même (d'où le titre de ce billet) que j'ai découverte à la fois soucieuse de s'informer et surtout bien informée y compris dans les aspects financiers les plus techniques, et surtout dans un rôle réel d'enquêteuse et de journaliste que ses collègues français ne pratiquent et n'apprécient guère, sauf évidemment à Mediapart.
Les parties les plus intéressantes de l'émission, à mes yeux du moins et que je vous recommande, sont d’abord et surtout le conseil d'administration de Sanofi auquel Élise Lucet a participé avec un caméraman (elle avait été assez avisée pour acheter une action de Sanofi, ce qui lui donnait le droit pour quelques dizaines d'euros de participer à ce conseil). Le PDG de Sanofi (aujourd'hui remplacé par l’homme aux 4 millions d’euros de prime d’accueil) interrogé par elle, a été complètement ridicule, laissant assurer sa défense et assumer ses réponses par le président du conseil d'administration de Sanofi ; dans cette affaire, les réactions haineuses de la foule et de la grande majorité actionnaires ont été tout aussi intéressantes que le comportement d’Élise Lucet qui, face à la foule hostile, s'est montrée à la fois déterminée, courageuse et intelligente.
Autre bon moment aussi sa discussion avec un certain Monsieur Rémy, PDG nous semble-t-il de Samsonite qui s’est longtemps dérobé à toutes les demandes d’Élise Lucet qui a tout de même fini par le coincer ; en dépit de sa prospérité revenue, Samsonite a connu une situation très mauvaise (l’usine d’Hénin Beaumont- 200 employé- a fermé) dans la mesure où les fonds de pensions et la banque (en fait essentiellement Goldman-Sachs) ont siphonné le cash à la fois pour rembourser les crédits qui leur avaient permis d'acheter la société à peu de frais personnels (le fameux « levier » et les LBO) et de faire enfler les dividendes des actionnaires comme les profits bancaires.
Le moment le plus intéressant à mes yeux a été, à Bercy, la discussion avec notre ministre de l'économie, Monsieur Emmanuel Macron ; elle ne s'est pas déroulée dans un luxueux bureau comme dans un ministère normal mais « à la bonne franquette » ! Les deux protagonistes étaient plus ou moins assis sur une table et discutaient gentiment, sans le moindre élément du mobilier national.
Pour Monsieur Macron, le style jeune et brillant ministre amoureux de l'entreprise, dûment cravaté toutefois, qui vous reçoit sans façon, une demi- fesse sur le bureau, tandis qu’Élise, très strictement vêtue et pas dragueuse du tout, formulait ses questions, en brandissant des papiers essentiels de son argumentaire ; à ma stupéfaction, le ministre en ignorait jusqu'à l'existence mais il confessa qu'il allait les prendre en compte. Joli geste de sa part ! Tout cela était donc assez marrant et le beau Manu Macron ne s'est jamais départi de son sourire et de ses attitudes charmeuses auxquels notre Élise a clairement résisté.
Bref allez voir ça, ça vaut le détour !
Vive la nouvelle Élise Lucet à qui je conseille vivement d'abandonner la présentation du journal de 13 heures de la 2 car elle vaut infiniment mieux que ça ! Qu’elle laisse ça aux blondasses de la Une et aux ectoplasmes, décoiffés ou non !
Auteur: Robert Chaudenson
Lettre pour Élise Lucet. Lettre 183.
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