Élise Lucet

Lettre ouverte de josiane à Élise Lucet
“Le métier d'accueillant familial et ses dérives”

vendredi 31 mai 2019,

Bonjour Élise Lucet,

Les dérives graves que subissent des accueillants familiaux en essayant de faire un métier de partage, d'amour relevant plus du sacerdoce que d'une vraie activité;

Je voudrais vous présenter une profession : celle d'accueillant familial à caractère social pour personnes âgées, adultes ou handicapées.
Nous sommes agrées par le Conseil départemental du département de résidence. Après avoir répondu à un certain nombre de critères, le CD accorde ou non un d'agrément. Ils peuvent être au nombre de trois sous le même toit.
Lorsque la personne accueillie est choisie (généralement représentée par un mandataire judiciaire lui-même dépendant normalement d'une association tutélaire, nous signons ce qu'ils appellent un contrat de gré à gré qui pourtant n'est peu ou pas négociable (financièrement, les tenants et aboutissants sont fixés selon des règles qui sont propres au CD et au mandataire judiciaire).
.
Avec ce type de contrat, nous ne relevons pas du Code du travail, nous n'avons aucun statut défini, nous n'avons pas d'indemnité chômage en cas de départ volontaire ou non de la personne accueillie. A cause de ce type de contrat, la personne nous établissant non pas un bulletin de salaire officiel mais des relevés mensuels ou des bulletin de rémunération, est en fait une personne souvent handicapée. Nous n'avons pas d'employeurs... Ce n'est pas le CD ni l'association tutélaire, ni le mandataire judiciaire. Les congés payés sont englobés dans la rémunération mensuelle (le conseil donné est de mettre de côté cette somme), le loyer du résident est lui aussi englobé dans la rémunération qui tient lieu de "salaire". Nous sommes assujettis à l'impôt sur le revenu car nous avons une base imposable pour travailler 365 sur 365, 24 sur 24, la nuit également. Pas d'heures payées avec une majoration, rien...

Nous sommes obligés d'avoir une remplaçante en cas de maladie ou le temps d'un WE. Ce qui revient à dire que nous recevons à la maison une personne (nuits et jours) qui sera rémunérée à notre place. C'est la condition sine qua non pour pouvoir prétendre à l'agrément. Nous utilisons pour transporter les accueillis nos véhicules personnels. Si le mandataire est sympa, nos trajets sont remboursés au km fiscal, sinon, ils trouvent un prétexte pour rembourser l'aller par exemple, le retour c'est pour notre pomme.

Notre rémunération se situe de 1408€ voire un peu plus selon que l'handicap est jugé faible ou plus difficile à gérer. Dans cette somme, il y a une partie "travail effectif" + les CP (sont payés tous les mois) + le loyer (chambre mise à disposition) + l'alimentation, le chauffage, l'eau, l'EDF enfin, les charges normales dont dépend une cellule familiale. Pour votre information, les structures d'accueil de type foyer ou EPAHD sont de 3000€ voire beaucoup plus mensuellement. Nous servons de "palliatif" lorsque les structures manquent de place mais lorsque les départements construisent de nouvelles structures, les différents intervenants nous mettent une pression considérable.

Lorsque nous avons un mandataire judiciaire qui pour des motifs et raisons personnels, décident de pratiquer ce qui ils appellent le retrait immédiat d'agrément, rien ne s'y oppose. Ni le CD, ni l'association tutélaire. Ils ne font que se renvoyer la balle mais savent nous dire en réunion, qu'ils ont enlevé un certain nombre d'agréments pour que chaque personne présente à cette réunion soit mise directement au parfum ce qui génère une réunion où tous les accueillants familiaux se taisent et n'osent émettre un quelconque avis sur leurs conditions de travail tellement précaires que nous avons peur, je dis bien peur, de nous retrouver sans le sou !

Nous sommes seuls, nous n'avons pas les moyens ni financiers ni juridiques de nous défendre contre ces administrations. Ils invoquent souvent des maltraitances... Comment lutter à armes égales contre cette pression, sinon se taire. Lorsqu'ils retirent un agrément avec ce genre d'argument, l'accueillant perd son salaire et l'accueilli dans la journée. .Comment se défendre : devant le juge des tutelles OK, devant le tribunal de grande instance lorsqu'il y a appel OK. Il faut cependant avoir les moyens financiers, les moyens intellectuels pour aller débattre devant une cour. Nous ne sommes même pas reconnus professionnellement, comment voulez-vous que nous nous défendions de façon honorable avec en permanence cette épée de Damoclès au dessus de nos têtes.

Nous sommes obligés, pour exercer, d'avoir des maisons plus grandes que les autres. Nos prêts immobiliers, pour qu'ils soient acceptés, prennent en compte non pas la part imposable qui se situe entre 770€ ou 900€ par mois, mais la totalité de la rémunération, ce qui se révèle extrêmement dangereux. Les banquiers nous situent en CDI ce qui n'est pas le cas puisque nous ne signons aucun contrat de travail. Voyez-vous Madame, dans quelle situation on se débat ?

Je vais vous donner un exemple concret : celui d'une accueillante familiale qui vient de vivre le plus épouvantable et le plus éprouvant dans cette profession : le retrait d'agrément pour maltraitance. Elle a un prêt immobilier puisqu'elle a acheté une grande maison pour accueillir trois personnes adultes handicapées.
Cette semaine, sa vie a basculé ainsi que toute la sérénité de sa famille
Une responsable de l'UdaF 54 se présente avec un mandataire judiciaire homme pour rencontrer le majeur protégé. C'est la première fois qu'ils le voient. Après la rencontre au domicile de l'accueillante, le résident qui a eu dans son passé de graves sévices sexuels se met dans tous ses états et refuse de continuer avec le tuteur présenté car c'est un homme. L'accueilli a une peur bleue des hommes. Angélique explique que ce tuteur ne fera pas de mal. Rien n'y fait, l'accueilli refuse. Elle se voit donc obligée d'en avertir la responsable de l'UDAF 54 et son représentant, ainsi que le CD pour avoir des conseils. la responsable le prend mal, ainsi que son tuteur...Cette personne oblige l'accueilli à une réunion dans les locaux de l'UDAF pour une durée d'une heure, seul, sans la famille d'accueil. elle promet à Angélique que le tuteur ne sera pas présent. La réunion dure trois heures et l'accueilli revient à 14h sans avoir mangé et le tuteur refusé est bien entendu à la réunion où selon les dires de l'accueilli, ils resservent les sévices vécus....lorsqu'il rentre, Angélique le trouve blême, décomposé, énervé, il crie dans la maison, il pleure parce qu'il a dit des choses qui ne sont pas vraies. Angélique le calme ou du moins essaie, rien n'y fait. Elle fait intervenir le médecin traitant qui prescrit un calmant.
Tout s'accélère : Angélique est convoquée dans les locaux pour une réunion. La responsable n'est absolument pas sympa avec elle. jusqu'à cet après midi ou tout bascule. Sans autre forme de procès la responsable accompagné du tuteur débarque dans la maison d 'Angélique, monte dans la chambre de l'accueilli, le réveille (il était en train de faire sa sieste tranquillement), lui dit qu'il part immédiatement et demande à Angélique de préparer ses affaires. L'accueilli crie tellement dans sa chambre, que le mari intervient et monte pour voir ce qui se passe. L'accueillante demande pourquoi ils font ça. Réponse pour maltraitance... L'accueilli quitte définitivement le domicile où il séjournait depuis plus de trois ans devant les membres de la famille sidérés. la responsable dit qu'il y a ordonnance du Juge mais ne présente aucun document dans ce sens. Elle n'explique pas non plus de quelle maltraitance il s'agit. L'adolescente qui a tout vu est bouleversée. Inutile de préciser que l'accueillante et son mari en sont malades. Cette responsable fait remarquer à Angélique que l'accueilli est drogué parce qu'il dormait avec un calmant prescrit sur ordonnance et qu'elle l'a réveillé de façon impromptue. Au jour où je vous écrit, je ne connais toujours pas le motif de maltraitance...

Lorsque l'on nous présente, à la TV par exemple, l'on nous montre avec des accueillis âgés, sympathiques, participant à la vie familiale. En fait, nous nous retrouvons avec des accueillis handicapés mentaux. personnellement j'en ai deux qui sont dans ce cas. Ce sont des personnes vulnérables qu'il l faut aider en permanence. C'est un vrai sacerdoce. Nous n'avons que des obligations, nous ne pouvons demander d'aide ni au CD, ni aux associations tutélaires. Nous sommes confrontés à des handicaps mentaux et nous sommes obligés d'essayer de les intégrer dans une cellule familiale. Ce n'est vraiment pas facile.

Pour récapituler cette activité, je dirais simplement que travailler dans ces conditions est extrêmement pénible, usant psychologiquement, angoissant financièrement, sans aucune possibilité de faire avancer nos conditions de travail. Pourquoi l'association tutélaire n'est pas notre employeur, pourquoi le conseil départemental n'est pas notre employeur ? Pourquoi nous considérer comme ils le font alors que, pour faire ce métier il nous faut être compatissant, altruiste, aimant. Nous partageons tout avec nos accueillis. Nous mettons à leur disposition nos maisons, nos matériels, notre famille, nos amis. Que leur faut-il de plus pour que nous soyons reconnus professionnellement ? Pourquoi sommes nous si maltraités ?... attention, dans ces dilemmes incroyables, la personne accueillie est elle aussi souvent angoissée par un départ précipité, par un tuteur qui relève de l'abus de pouvoir, par un tuteur qui doit normalement protéger. j'ai une jeune fille de 25 ans handicapée mentale qui se fait un sang d'encre car elle a peur du système. La connaissant, je sais qu'elle serait sa réaction : tout d'abord des pleurs, des supplications puis ensuite la descente aux enfers car elle finirait par s'énerver et perdre le contrôle en "abimant" sérieusement celui ou celle qui viendrait la chercher sous un prétexte quelconque. Résultat, cette gentille fille relèverait après de la psychiatrie et serait, à tout jamais, anéantie. Sérieusement, vous appelez ça de la protection ??

Si cette enquête vous passionnait et si vous décidiez de rendre public cet esclavagisme des temps modernes, nous ne pourrions même pas témoigner à visage découvert. Nos visages devraient être floutés, nos voix déformées, l'endroit tenu secret. Nous perdrions absolument tout s'il devait en être autrement. Nous pourrions alors nous retrouver avec nos familles sous les cartons dans la rue. Je n'exagère pas.

Cette lettre est longue, je le concède, mais comment nous faire entendre, comment retrouver une vie normale lorsque nous savons que les cartes ont été battues d'avance et que rien ne bougera.

Encore une fois, nous demandons l'anonymat, je pense que vous comprendrez le sens de cette démarche. Quant à moi, qui a écrit cette lettre, je veux, si vous acceptiez, être votre interlocutrice, vous ouvrir ma maison, vous montrez tout document utile, vous présentez mes accueillis, vous ouvrir mon cœur, vous racontez mon expérience. Étant toujours en activité, je ne pourrai faire tout ça sans être protégée efficacement. J'ai deux associations tutélaires. Une à qui je pourrais rendre hommage pour son sérieux, l'autre qui envoie une tutrice qui m'insulte devant une tasse de café à mon domicile.

Je vous prie de recevoir, Madame Lucet, mes sentiments respectueux.

Auteur: josiane

Lettre pour Élise Lucet. Lettre 3624.

13 commentaires sur cette lettre à Élise Lucet
  1. Bravo Josiane pour cette initiative !!!
    Oui il est grand temps de dénoncer le harcèlement, les injustices, la maltraitance dont sont victimes les accueillants familiaux…
    Une accueillante prête à témoigner !!

    Il y a 6 mois, par Isa Présidente AFA43
  2. Bonjour et merci à vous chère collègue .
    Si cela peut aussi pointer du doigt tous les abus orchestrés par les agents des services des Départements en charge de l'accueil familial dans la manière du suivi ou contrôle auprès des accueillants familiaux.

    ABC
    Un accueillant familial du Lot et Garonne (47)

    Il y a 6 mois, par ABC
  3. Bravo Josiane !

    Une accueillante familiale du lot et garonne (47)

    Il y a 6 mois, par Glob62
  4. tout est dit....il y a souvent du grand n'importe quoi. chaque famille est différente certes, mais les personnes qui sont censées nous aider, cherchent parfois à nous déstabiliser. ne baissons pas les bras.

    Il y a 6 mois, par le 64
  5. Super témoignage, merci. De mon côté cela fait la cinquième année que je bosse et c est un pur bonheur et je n ai pas hésité à laisser tomber la sécurité du service publique en tan qu aide soigant pendant 11 ans. Je comprend votre volonté, de part votre expérience, que vous souhtiez être anonyme, mais personnellement cela ne me dérange pas de me montrer découvert étant donné que je n ai jamais, ou, presque, eu de souci dans mon travail

    Il y a 6 mois, par David
  6. Tout à fait d'accord Josiane .....bravo pour cette initiative. Effectivement notre profession n' est inscrite nulle part nous sommes en situation précaire . Une menace en permanence. Pourtant nous sommes actives 24h sur 24 et 365j sur 365.

    Il y a 6 mois, par mimi
  7. Pour compléter la démarche de Josiane, je joins cette pétition que nous avons mis en ligne pour revendiquer le droit au chômage pour les accueilllants Familiaux… et oui à ce jour nous n'y avons toujours pas droit…
    Faites la circuler, nous devons tous la signer, que vous soyez accueillants ou non !!!

    https://www.change.org/p/mr-le-président-emmanuel-macron-droit-au-chômage-pour-les-accueillants-familiaux [Modération: veillez à enlever le paramètre promotionnel des gros sites américains quand vous copiez des liens svp.]

    Il y a 6 mois, par Isa Présidente AFA43
  8. Je ne suis pas famille d accueille mais j ai une amie qui l est . et je trouve aberrant la façon que l'on traite ces familles . c est pourquoi je signe cette pétition

    Il y a 5 mois, par Sylvie
  9. Bravo pour cette initiative Josiane !
    Je suis famille d'accueil aussi et tout à fait d'accord avec vous.

    Il y a 5 mois, par Ylline
  10. Merci Josiane d'avoir osé. Espérons que Mme LUCET retienne le sujet !

    Il y a 5 mois, par acerca
  11. Merci Josiane d'avoir oser cette démarche à transmettre votre témoignage.
    Oui ce serait un bon sujet pour Elise Ducet ! Et qu'elle ose aussi de son côté, à rendre visite, à échanger avec les Accueillants Familiaux, et à interroger diverses instances de leurs abus de pouvoir dans certtaines régions. C'est un réel problème que nos départementaux soient autant disparates dans la réglementation de l'Accueil Familial. Un réel problème également pour certains M. Judiciaires, salariés à des organismes tutélaires, peu respectueux des personnes en général. Et il y en a d'autres ......

    Il y a 5 mois, par Sema
  12. bonjour

    effectivement on pourrait parler aberrances de la part de certains C.D. voir mal traitances envers certaines famille accueil
    moi-meme en a été victime
    je ne me suis pas laisser faire, c’est a peu près rentrer dans l’ordre

    cordialement
    jocelyne

    Il y a 4 mois, par jocelyne
  13. Bonjour

    Peut on vraiment témoigner de peur des représailles ??? Sans parler des menaces ???

    Il y a 3 mois, par Peureuse


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