Élise Lucet

Lettre ouverte de Virginie à Élise Lucet
“Retour sur "Prof de gomme"”

mardi 29 novembre 2016,

Le 28/11/2016

Bonjour Élise Lucet,

Je trouve votre reportage fort intéressant et il était effectivement nécessaire, vu la situation affligeante concernant le mode de recrutement des professeurs, notamment les professeurs contractuels, de dénoncer certaines réalités.
Cependant, afin de ne plus donner un caractère superficiel et partial aux analyses journalistiques, il serait judicieux de développer plus avant la question en ne se limitant pas, par exemple, à l'Académie de Créteil. En effet, pour développer une analyse plus sérieuse et argumentée, il serait bon d'interroger les personnes intéressées (les contractuels, au moins un certain nombre révélateur) intervenant dans plusieurs académies.
Il se trouve que je suis moi-même professeur contractuel en lettres modernes (français) en collège et je n’ai pas du tout le profil mis en scène par un de vos journalistes dans le cadre du reportage intitulé « Prof à la gomme » et diffusé le jeudi 3 novembre 2016.
Celui-ci inculque des idées qui nuisent à l’image de l’Education Nationale, et en particulier du professeur remplaçant contractuel, en inculquant l’idée que celui-ci est forcément incompétent.
Je suis, par ailleurs, d’accord sur le fait qu’il faut changer les modalités de recrutement des professeurs en changeant aussi le cursus de formation qui est, à mon sens, encore trop majoritairement orientée vers la théorie. En effet, si l’on instaurait une formation au sortir du niveau Baccalauréat qui serait de façon équilibrée à la fois théorique et pratique et qui durerait cinq années (pour le secondaire en particulier) pour atteindre le niveau Master, diplôme universitaire existant déjà et exigé pour avoir accès au concours du CAPES, nous aurions des professeurs mieux préparés aux réalités professionnelles de l’enseignant. Pour le moment, une formation niveau Bac+5 est en place, mais le système actuel exige d’obtenir un Master et en plus de passer un concours qui n’évalue pas des compétences qui visent à être véritablement opérationnel une fois que l’enseignant stagiaire est entré en fonction.
Au regard de l’Europe, il serait bon d’aller voir comment procèdent nos homologues. Par exemple, les Belges. En Belgique, une fois que les études universitaires sont achevées, la personne formée à enseigner est recrutée et titularisée au bout de six années d’exercice professionnel. Si nous allons voir en dehors de l’Europe, mais en même temps pas si loin de la France, nous constaterions qu’en Suisse romande il existe une formation spécifiquement orientée enseignement soit primaire soit secondaire. II n’y a pas de concours, mais les postulants sont préparés à enseigner et ils sont recrutés de manière, je dirais, « décente » tout comme en Belgique.
En ce qui me concerne, je possède une licence en Lettres, section italien et un Master 2 (Bac+5) en Lettres-langues-spécialité français langue étrangère. Cela ne vous évoque probablement qu’une idée abstraite de ce que ce type de formation représente, cela est bien normal, mais je peux vous dire que c’est une formation professionnelle qui vise à enseigner non seulement le français aux francophones mais aussi le français aux allophones (personnes dont la langue maternelle n’est pas le français). Cela implique, entre autre, des notions relatives à la psychologie cognitive, évidemment aussi à ce qui a trait à l’analyse de la langue française et de sa culture (civilisationnelle et littéraire), cela va sans dire, aux théories d’acquisition, à l’ethnologie, à la communication, à l’apprentissage ou le perfectionnement d’au moins une autre langue étrangère, et j’en passe… Il y a aussi un stage pratique avec analyse des pratiques dans le cadre d’un mémoire. Bref, tout cela pour effectuer des replacements au bon vouloir organisationnel du Rectorat qui, cette année, m’a recrutée pour un remplacement de six mois à mi-temps situé à 50 kms de mon domicile. Je dois donc vivre sous le seuil de pauvreté puisque l’on m’octroie un salaire net d’environ 855€ par mois. Cela ne me permet pas de vivre décemment sachant, en plus, que j’élève seule mes deux jeunes enfants.
D’autres professeurs contractuels vivent des situations absurdes diverses et variées, qui relèvent de ce que l’on pourrait appeler « l’exploitation de l’homme par l’homme » cautionnant un système qui vise à l’amplification de la précarisation tous niveaux de diplôme confondus.
Donc, quitte à réaliser un reportage sur la situation du monde de l’éducation actuel, il serait plus constructif d’effectuer une analyse plus sérieuse et documentée.
Si vous souhaitez me contacter pour de plus amples informations, je vous indique mon email et mon numéro de portable :
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En vous remerciant de votre attention et de votre bienveillance.

Virginie Chatelain

Auteur: Virginie

Élise Lucet, 1734 lettres ouvertes, 54 visites

2 commentaires sur cette lettre à Élise Lucet
  1. Bonjour,
    je suis actuellement contractuelle dans une situation injuste absurde dans l'académie de limoges. Je suis entierement d'accord avec les commentaires de Virginie. En général les contractuels sont des personnes tout à fait à même de gérer une classe. Les conditions de travail ressemblent tellement à de l'exploitation de bétail que ceux ne s'épanouissant pas au sein d'une classe ne restent pas! Ne restent pratiquement que ceux qui n'ont pas le choix et qui croient en leur travail. Nous n'avons souvent aucune reconnaissance au sein de nos établissements. Les rectorats ne tiennent pas partout compte de l'ancienneté pour augmenter les salaires. Un an sans contrat fait revenir l'ancienneté à zéro, serait-ce toujours un hasard?. Il existe des disparités de fonctionnement entre académies.
    Le code du travail n'est pas appliqué, ou lorsque ça arrange... j'ai été par exemple vacataire (sans contrat pré établi et payée à l'heure) pendant quatre ans sur un même poste).
    Dans mon académie,la pression mise par les mystères du recrutement nous incite à toujours en faire plus, à s'investir autant voire plus qu'un enseignant titulaire pour aucune reconnaissance pécuniaire de l'Etat. La comparaison entre notre travail avec celui de certains titulaires est affligeante, Certains chefs d'établissement savent également profiter de notre position.
    Je suis pleine d'admiration pour votre travail mais ce reportage m'a rapellé que les contractuels étaient vraiment seuls...

    :-/

    Il y a 12 jours, par ll
  2. Bonjour,
    je suis actuellement contractuelle dans une situation injuste absurde dans l'académie de limoges. Je suis entierement d'accord avec les commentaires de Virginie. En général les contractuels sont des personnes tout à fait à même de gérer une classe. Les conditions de travail ressemblent tellement à de l'exploitation de bétail que ceux ne s'épanouissant pas au sein d'une classe ne restent pas! Ne restent pratiquement que ceux qui n'ont pas le choix et qui croient en leur travail. Nous n'avons souvent aucune reconnaissance au sein de nos établissements. Les rectorats ne tiennent pas partout compte de l'ancienneté pour augmenter les salaires. Un an sans contrat fait revenir l'ancienneté à zéro, serait-ce toujours un hasard?. Il existe des disparités de fonctionnement entre académies.
    Le code du travail n'est pas appliqué, ou lorsque ça arrange... j'ai été par exemple vacataire (sans contrat pré établi et payée à l'heure) pendant quatre ans sur un même poste).
    Dans mon académie,la pression mise par les mystères du recrutement nous incite à toujours en faire plus, à s'investir autant voire plus qu'un enseignant titulaire pour aucune reconnaissance pécuniaire de l'Etat. La comparaison entre notre travail avec celui de certains titulaires est affligeante, Certains chefs d'établissement savent également profiter de notre position.
    Je suis pleine d'admiration pour votre travail mais ce reportage m'a rapellé que les contractuels étaient vraiment seuls...

    Il y a 12 jours, par ll


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